EXTENSION SAUVAGE : RETOUR SUR UN FESTIVAL QUI A DU CORPS…

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Retour sur le Festival Extension sauvage / Combourg / 28 – 30 juin 2013

Pour sa deuxième édition, le festival Extension sauvage confirme la belle promesse d’un projet artistique et curatorial fort qui met en place les conditions d’une rencontre fertile entre la danse et le paysage. Plus qu’une programmation dans le sens classique du terme, Extension sauvage s’apparente à un courant de vie qui irrigue un territoire et féconde l’imaginaire.

Comment ne pas céder à la tentation de filer la métaphore végétale devant la profusion et la générosité des propositions artistiques d’Extension sauvage ? Latifa Laâbissi et Margot Videcoq mènent leur festival avec l’intelligence sensible et les profondes intuitions des maitres jardiniers les plus inspirés. Guidées par une véritable exigence artistique et fortes d’une connaissance approfondie du milieu de la danse contemporaine avec ses plis et détours, les deux programmatrices rassemblent les essences rares. Libérées de l’impératif asséchant d’une continuelle fuite en avant, elles n’ont pas peur de revenir sur des pièces importantes et souvent très peu vues, se penchent sur la temporalité parfois longue des créations, qui ont leurs ressacs et réactualisations, lancent des commandes et suscitent des rencontres enthousiasmantes et inattendues, cultivent une circulation sans entraves des sensibilités et imaginaires.

Au départ, pour penser cette double dynamique de la danse et du paysage, la phrase de Tatsumi Hijikata : « Mon corps est une extension sauvage de la nature ». Pour cette deuxième année, Latifa Laâbissi et Margot Videcoq élargissent et affinent leur champ d’exploration : l’extension sauvage déborde sur le territoire de l’image travaillée en direct lors d’une rencontre fracassante entre le musicien Jeff Mills et le vidéaste Jacques Perconte.

Le paysage vole en éclats. Déjà dans la proposition de Julia Cima, Danse Hors Cadre, (2009), un débordement est à l’œuvre. La danseuse et chorégraphe s’évertue à passer d’un état de corps à d’autres au rythme des danses aussi éloignées que le Baris Tunggal indonésien, le buto ou l’expressionnisme de Mary Wigman. Comme préparation essentielle, indispensable, tant pour elle que pour son public, quelques vers du poète d’origine roumaine Gherasim Luca. Les yeux fermés, l’assistance suit ses didascalies, des directions s’ouvrent dans l’espace désormais hybride, envahi par des gouffres et densités métaphysiques insoupçonnables, qui sollicitent autant le corps que les affects : « …allongée sur le vide/ bien à plat sur la mort /…garder le vide tendu… »

Un live prodigieux : Jeff Mills et Jacques Perconte

En compagnie de Jeff Mills, l’entrée en matière de Jacques Perconte est d’emblée radicale. Dans sa démarche de recherche de la puissance originaire du paysage, le vidéaste, maitre des codecs et des compressions, revient dans un premier temps aux racines élémentaires de l’image, la réduit aux pulsations de la couleur : des nappes monochromes envahissent l’écran du cinéma Chateaubriand de Combourg, dans un rythme de plus en plus rapide. A l’intérieur des patterns abstraits, générés par des algorithmes affolés au contact des sons de Jeff Mills, la peau du monde se laisse entrevoir selon différentes lignes de fissure. Les tons atteignent des climax de saturation, avant de verser dans un bleu enveloppant sous l’influence de la musique subitement dramatique, chargée d’affect du vétéran de la techno de Detroit. Les images de Jacques Perconte, qui se tiennent pour cette performance au seuil de l’abstraction, à ce point où seule la force des éléments impose sa spécificité – telles ces vagues qui s’acharnent sur des rochers au milieu de l’océan : Madère – confèrent une densité rare à une création sonore qui procède à son tour par sublimation et ajouts de fréquences. Conjointement, les vagues souvenirs non identifiables, les résidus et traces que charrient les nappes de Jeff Mills, apprivoisent, dramatisent l’intensité brute des images : rumeurs acides, murmures étouffés, respirations profondes, le magicien de Detroit nous entraine tout en douceur dans un voyage vertigineux aux creux de la matière labourée par Jacques Perconte.

Le Théâtre de Verdure

La perception du magnifique jardin néo-baroque du château de la Ballue n’est plus la même après cette rencontre. C’est également par boucles que se déploie, dans le Théâtre de verdure, la pièce de Martine Pisani, Sans. Résidus d’histoires laissées en suspension, gestes manqués, amorces de fiction, 3 performeurs hors normes prennent à bras le corps la question épineuse de la signification. Comique de l’absurde, clins d’œil à la commedia dell arte, illuminent cette création en date de 2000, qui n’a rien perdu de sa force d’interpellation et se bonifie avec le temps.

L’irruption de Vera Mantero dans le même dispositif circulaire du Théâtre de verdure crée un véritable événement. La chorégraphe et performeuse portugaise nous convie à une discussion généreuse, ouverte – le lieu et son architecture végétale, le savoir, la danse en font partie. Le timbre si particulier de la voix de Gilles Deleuze dans un cours sur Spinoza mène le jeu. La danse se cherche dans l’instant même. C’est dans des tensions douloureuses, des spasmes muets et des éclats de légèreté que le corps explore de multiples possibles et ses intuitions sont fulgurantes. Les limbes semblent expérimenter le monde chacun selon sa propre logique, la connaissance dont nous entretient Deleuze est en acte, s’actualise devant nos yeux. Par les gestes tranchants de Vera Mantero le monde se dévoile à nous dans une nouvelle lumière.

La part d’ombre

Le jour se fait étrange. Les chemins tortueux et ombrageux des jardins du château de la Ballue semblent mener inexorablement vers le Bois de Bouleaux où la danse de Dominique Bagouet donne rendez-vous à la musique des Doors. Voici la force d’une pensée artistique qui crée un véritable parcours. La fougue, le pathos, la terrible énergie des adolescents qui, sous la direction de Anne-Karine Lescop et Catherine Legrand reprennent Jours étranges signé par le chorégraphe en 1991, éclatent avec une évidence qui ne laisse personne indemne. Il y a certes des moments de flottement, de touchantes maladresses, qui ne font qu’augmenter le charme d’une partition ambitieuse, profondément novatrice à son époque, qui ravive encore aujourd’hui les révoltes d’une adolescence universelle.

A l’heure où Yves-Noël Genod s’entretient dans les salons du château avec Marie-Françoise Mathon, maitresse des lieux et passionnée de jardins et de paysages, les herbes folles vaguement évoquées dans cet intermède léger et poétique, s’épanchent véritablement sur l’Allée des Châtaigniers, s’épanouissent dans une ferveur froide et lente, désabusée, lors de la performance in situ L’ivresse des croisées. En réponse à une commande du festival, la proposition de Benoit Lachambre et Daniele Albanese glisse une part d’ombre, introduit du trouble dans une nature champêtre et domestiquée à souhait. Des germes de fiction éclosent avant de se faire engloutir par une longue stase. Les corps délaissés, entrainés dans une chute perpétuelle sont parfois secoués, comme en proie à une violence sourde et autodestructrice. Une infinie solitude est au cœur de cette danse brisée. A chacun de se raconter sa propre histoire.

Rendez-vous est pris à Combourg et dans les jardins du Château de la Ballue, fin juin 2014, pour une nouvelle Extension sauvage qui mettra à l’honneur, parmi d’autres propositions passionnantes, le travail de l’artiste et scénographe Nadia Lauro.

Smaranda Olcèse

Visuel : « Sans » de Martine Pisani

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