DES FEMMES : Wajdi Mouawad au coeur de la tragédie

Plébiscité durant le festival d’Avignon 2009 pour les représentations du quatuor «Le Sang des promesses» : «Littoral», «Incendies», «Forêts» et «Ciels»… et après un bref passage en Avignon avec «Seuls», Wajdi Mouawad est à nouveau invité par le Festival pour nous donner sa vision personnelle de l’une des bases même du théâtre, les tragédies de Sophocle.

Wajdi Mouawad n’a jamais caché lors de ses interviewes la passion sans mesure qu’il voue à ce théâtre, mais, comme il le précise lui-même, il s’agit ici d’une passion toute personnelle et sans prosélytisme : «Vous pouvez aimer vous promener dans nombre de jardins… Cependant il y en aura toujours un parmi tous que vous préférerez…».

L’ambition de Mouawad reste de monter les sept tragédies de Sophocle mais, cependant, sans en respecter l’ordre chronologique. Le jeune metteur en scène préfère axer son travail autour d’un thème, et surtout d’une «équipe». Il nous donne donc cette année «Des Femmes» avec «Les Trachiniennes», «Antigone» et «Electre».

Au cœur de la carrière, un plateau, plutôt chargé, couvre tout l’espace visuel. Ici, nulle utilisation de la rude minéralité pourtant si grecque de la carrière. Mais peu importe… La magie du cocon minéral et de la voûte étoilée opère.

Wajdi Mouawad ouvre ce bal poétique par Les trachiniennes, récit de la mort pathétique d’Héraclès, héros célébré tout au long sa vie, et mort misérablement sans même pouvoir combattre, assassiné involontairement par sa femme Dejanire qui, voulant sa reconquête et usant d’un philtre offert par le centaure Nessos agonisant, empoisonna son époux …

Une fois encore, le metteur en scène a pris le parti de la modernité. Comment lui en tenir rigueur sur ces textes de Sophocle, immuables cris d’amour, de résistance et de désespoir d’une actualité criante ?

La musique rock de Bertrand Cantat apporte un appui, un silence ou une respiration. Le choryphée «Cantatique», tant décrié, arrache le cœur par tant de poésie. Cette voix cassée, si terriblement touchante de Bertrand Cantat, à la fois empreinte d’amour, de résistance et de résignation, sonne parfaitement avec la poésie de Sophocle et la violence de la mise en scène.

La magnifique traduction du poète Robert Davreu, ajoute à la modernité voulue par le metteur en scène, sans jamais enlever à la beauté des mots de Sophocle. Quant aux comédiens, bien que tous une fois encore formidables, ils butent encore sur quelques mots, perturbant ainsi notre attention sans que cela soit une réelle gêne.

La deuxième pièce, Antigone, résonne là encore avec une extrême modernité. Résistance face à la tyrannie, devoir de désobéissance au nom de la Justice… Moins d’effets et de très belles images, entre autres l’emmurement d’Antigone sur scène, disparaissant peu à peu derrière un mur de pierre… Là encore l’utilisation de la poésie de Cantat et des effets sonores est parfaite.

La troisième oeuvre, Electre, semble la plus longue, le froid et l’heure tardive, tendant à nous dissocier du récit, servi par une mise en scène faisant une part bien trop grande au verbe de Sophocle…

Une fois de plus, Wajdi Mouawad a su proposer une vision convaincante de l’un des piliers du théâtre moderne. Comment imaginer que ces textes nous proviennent d’un passé de plus de 2500 ans et que leur poésie, leur force, leur profonde humanité, leur imprégnation d’un sens certain du politique et de la résistance, s’offrent à nous ainsi avec autant de justesse et de modernité ?

Comment monter autrement ces textes pour les recentrer sur notre époque sans en enlever toute la poésie, et mettre ainsi en exergue l’universalité du dramaturge grec ? Voilà bien le pari réussi de Wajdi Mouawad.

Pierre Salles

Des Femmes / Wajdi Mouawad / Carrière de Boulbon / Festival d’Avignon / 21h30

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