RETOUR SUR EVENTO 2011 : Pippo Delbono en action

Retour sur EVENTO à Bordeaux, où l’acteur et metteur en scène italien Pippo Delbono (1959) a inauguré l’événement le jeudi 6 octobre à 21h, avec un spectacle-performance où la couleur rouge, celle du vin de Bordeaux, mais aussi celle du sang, des drapeaux de révoltes et du feu était le fil conducteur de cette action sur la Place de la Comédie, très controversée par un public bordelais plutôt conservateur… INFERNO y était :

PIPPO DELBONO : UN FOU A [DE] LIER !!!

Jeudi 6 octobre, Place de la Comédie, dans cet espace serti entre le Grand Hôtel de Bordeaux et le Grand Théâtre, entre ces deux monuments emblématiques d’un prestige et d’un luxe d’une époque révolue, quelque chose s’est passé, quelque chose de peu banal . A croire que l’inattendu, dans notre monde par trop policé, peut encore surgir et nous « sur-prendre » … Et ce miracle s’est produit sous la houlette d’un artiste/metteur en scène déjanté dont le propos, sous des apparentes pitreries criées à tue-tête, n’était rien d’autre que de ramener les moutons dociles que nous sommes, égarés dans un monde aseptisé à la cruauté savamment organisée, à notre nature de loups montrant sainement les dents lorsqu’on veut les asservir.

Pippo DelBono du haut de sa nacelle (la chaire du prédicateur …), après quelques pas de danse tout en fluidité comme pour mieux nous séduire en mimant le mouvement incoercible de la vie qui triomphe de tous les carcans, attaque dur en lançant à la face de Bordeaux, La Belle Endormie, son passé esclavagiste, source de biens des enrichissements de la bourgeoisie locale qui perdure encore à notre époque dans le fameux Triangle d’Or où nous nous trouvions justement réunis ce soir-là, comme par effraction.

Et puis, il va tonitruer (comme seul « l’inconscient » sait le faire) des blasphèmes poétiques, avec des accents empruntés à un autre visionnaire, Antonin Artaud (ce « fou » salutaire …) où il sera question de la lutte à mort à mener dans la nuit solitaire de nos existences pour qu’advienne la lumière d’une nouvelle aube. Ses messages tirés du plus profond de ses tripes, tantôt il les susurre à nos oreilles comme pour faire de nous ses complices, tantôt il les hurle pendant qu’en lettres géantes ses mots acérés s’inscrivent sur la façade monumentale du Régent lui infligeant des blessures propres à lézarder sa superbe hautaine.

Le Palace, offrant sa façade royale à la projection de mots taillés à la serpe (« à la faucille » serait plus approprié) qui invitent à l’insoumission … Rien de plus incongru, incarnation de la révolte révolutionnaire qui va embraser le monde comme le jeu de lumières dévorant de ses flammes la façade de l’auguste monument nous le donne à voir. Les grands bourgeois massés au balcon et buvant au rythme de la musique leur verre de bordeaux rouge auraient de quoi trembler si leur suffisance ne les rendait inconscients du « vent qui se lève » et qui les anéantira.

Et, comme pour mieux insister sur la violence faite à l’homme ordinaire, le visage torturé de l’artiste est projeté dans le même temps sur la façade marmoréenne de l’édifice secouée par des hurlements aigus déchirant la nuit. Ainsi, se fait-il le porte-voix des milliers d’anonymes qui en sont privés, murés qu’ils sont dans un silence autiste. Ce cri (résonance à la fois plastique et sonore de celui d’Edward Munch) qui distord son visage torturé par le désir légitime de vengeance est une adresse crachée au visage de la bourgeoisie qui continue à s’adonner à des libations indécentes alors que dans le même temps le peuple crève la faim.

Et puis, comme pour inscrire dans notre chair l’effroi de l’enfermement et la jubilation qui résulte de toute libération, l’artiste fait monter à ses côtés un rescapé des hôpitaux psychiatriques de la péninsule italienne. Ce dernier, double fantomatique d’Antonin Artaud, criant ses onomatopées inarticulées, venues du tréfonds de lui-même, va emplir le ciel de ses incantations psalmodiées à l’envi et adoucies par la seule liberté recouvrée de son corps dansant ; corps certes meurtri mais retrouvant sa grâce dans le mouvement libre, à la façon des danseurs de Pina Bausch.

Pour conclure cet hymne à la liberté blessée finissant par faire tomber tous les murs asilaires, un guitariste venu de là où, de l’autre côté de la Méditerranée, une odeur enivrante de jasmin a fait vaciller des régimes nauséabonds, a égrené les accents d’une mélopée sensible chantant la douceur de vivre.

Ce qui s’est passé là, ce soir-là, devant les témoins ahuris de cette éclosion libératrice, était tout simplement magique … Par la force de son « dé-lire », Pippo Delbono nous a fait vivre en direct une « révolution ». En nous proposant cette autre lecture de notre société, en nous faisant artistiquement violence, ce « fou », digne héritier du « Théâtre de la Cruauté », a « dé-lié » les entraves qui nous asservissent pour réveiller en nous la force qui nous poussera à résister à toutes les formes d’oppression et ainsi à renaître de nos cendres. Et lorsque, lors du bouquet final, il convoque le Rimbaud des « Illuminations », la figure tutélaire du poète révolté aux semelles de vent est là, à nos côtés, pour nous accompagner vers les lumières immaculées qui inondent alors l’espace royal rendu aux citoyens ; les façades monumentales étant elles, dans le même temps, gommées par la pénombre qui les ensevelit.

L’Art était ce soir vraiment là pour dire « le sens » à donner, il avait brisé les chaînes de la pensée « commune » pour que, « en commun » chacun, de là où il est, s’autorise à faire bouger ce qui entrave l’avènement d’un monde libéré des puissances de l’oppression. En en confiant l’ouverture à Pippo Delbono, Michelangelo Pistoletto ne pouvait mieux incarner par l’unique force communicative de la présence de cet artiste l’ambition « ré-enchanteresse » de cette deuxième édition d’Evento.

Aussi, quand le saltimbanque a eu fini son numéro, conquis par sa verve persuasive, la surprise fut grande de ne voir aucun représentant des « forces de l’ordre (établi) » monter sur scène pour l’arrêter et l’enfermer sur le champ dans le Centre de Rétention … de la parole libre. Mais c’était sans prendre en compte le message essentiel de l’artiste/metteur en scène (de nos vies) : l’Art n’est en rien à la remorque de la société (dans la vraie vie, Pippo Delbono, après avoir perdu la protection des feux de la rampe, aurait été conduit dare-dare à l’ombre…), il se doit au contraire de tracer la voie vers un avenir lumineux …

Yves Kafka

Photo : Inauguration d’EVENTO 2011. Le metteur en scène Pippo Delbono, projeté place de la Comédie le 6 octobre. Photo DR / Copyright Pippo Delbono /Evento 2011

Comments
One Response to “RETOUR SUR EVENTO 2011 : Pippo Delbono en action”
  1. renaudcojo dit :

    En utilisant le même argumentaire, les éléments mentionnés dans votre article, j’en arrive au sentiment inverse : http://renaudcojo.wordpress.com/2011/10/09/evento-pippo-pistoletto/

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives