VIK MUNIZ ET LAWRENCE WEINER A LA COLLECTION LAMBERT

Collection Lambert Avignon / exposition Vik Muniz / Lawrence Weiner.

 
UN CLOU CHASSE L’AUTRE*

La Collection présente une double exposition sous forme d’un dialogue entre l’historique Lawrence Weiner et le brésilien Vik Muniz, roi de la récup et artiste contaminé par l’histoire de la peinture. Une confrontation fructueuse, qui met en perspective le questionnement rigoureux du premier au travail de sape sans irrévérence du second, engagé dans une relecture politique de notre contemporanéité au travers du prisme de l’histoire de l’art.

Il y a quelques semaines, Yvon Lambert officialisait la donation à l’Etat français de sa collection de plus de 250 oeuvres, jusqu’alors visible par bribes à l’hôtel de Caumont, siège de la fondation avignonnaise. En échange de quoi, l’Etat et les collectivités déjà à ses côtés s’engagent à pérenniser la Collection en lui octroyant des conditions de visibilité optimale, puisque il s’agit d’ajouter au 2000 m2 de l’actuel Hôtel de Caumont les 3000 m2 de l’Hôtel voisin, jusqu’ici occupé par l’école d’Art. Un agrandissement bienvenu, qui offre ainsi à la Collection l’opportunité d’une extension appropriée à l’importance de ce fonds exceptionnel constitué par le galeriste depuis les années 70.

Manière de fêter en fanfare cette bonne nouvelle, l’expo Muniz/Weiner propose une approche remarquable de l’oeuvre de ces deux artistes, avec un panorama de pièces majeures pour l’un comme pour l’autre. Parrainé en quelque sorte par les oeuvres magistrales de Weiner, dont certaines créées spécifiquement pour la Collection, le travail de Vik Muniz s’en trouve opportunément mis en lumière, tout à son aise dans ce tutoiement avec l’auguste ainé. Les connexions et affinités conceptuelles entre ces deux stars de la scène internationale ne sont d’ailleurs pas si fortuites ni alambiquées que ce qu’il pourrait paraître au prime abord. En réalité, l’oeuvre conceptuelle de Weiner a toujours joué l’élégance de l’ironie et de la légèreté, et cette posture dandy rejoint tout à fait la position plutôt trash du Brésilien, un trash cependant exempt de tout dolorisme, atténué par un second degré constant et une propension réjouissante à la dérision.

Vik Muniz est un enfant de la classe populaire d’un Brésil alors encore balbutiant, qui ne ressemble pas tout à fait à la puissance économique émergente que l’on connaît désormais, après le passage remarqué d’un président altermondialiste. Le Brésil de l’enfant Muniz est plutôt conforme au cliché convenu, avec ses favelas et ses récupérateurs d’un côté, et cette classe incroyablement riche de nouveaux parvenus. Une classe privilégiée qui fait fortune sur la peau des exilés de l’intérieur, ces sans-droit qui représentent des pans entiers de la société brésilienne, laissés pour compte du capitalisme sauvage : sans-terre et paysans pauvres du Nordeste, déracinés des favelas, Indiens d’Amazonie… Dans cette société complexe, multiraciale, et incroyablement inégalitaire, Vik Muniz va grandir sans musée, sans histoire de l’art, mais pas sans images : les reproductions des magazines constitueront alors son apprentissage de la peinture, et favoriseront son passage de l’autre côté du miroir.

C’est ce travail instruit de l’irréductibilité du sujet à l’image que la Collection met en scène magistralement aujourd’hui. Vik Muniz est désormais une star internationale, ses oeuvres se négocient en centaines de milliers de dollars sur le marché de l’art, mais l’enfant pauvre qu’il fut n’a pas oublié. Toute son oeuvre se trouve ainsi irriguée par cette conscience politique aigüe, un humanisme profond et un souci d’émancipation qui font de Muniz un type bien, et de son travail qui transpire cette empathie et cet engagement, une oeuvre chaleureuse, profonde, en un mot humaine.

En 110 oeuvres, l’expo Muniz revisite l’essentiel de l’histoire de la peinture (et de la photographie), de Monet à Warhol, de Picasso à ces Van Gogh superbes de la dernière salle. Les grandes séries photographiques qu’il met à jour disent toutes cette attention extrême portée à la représentation même, une préoccupation qui est au coeur de l’oeuvre de Muniz. Images photographiques bricolées avec des éléments de récupération variés : puzzles, fragments de magazines, confettis, photos de déchets -notamment des rebuts des décharges brésiliennes- matières organiques diverses, nourritures, et dernièrement pigments picturaux purs… ces grands formats ne cessent d’interroger la perception que l’on a des chef-d’oeuvres de l’histoire de l’art, pour une remise à plat radicale. La grande liberté avec laquelle il reconstitue ces icônes de l’art avec sa batterie de matériaux triviaux -ketchup, caramel, grains de caviar, déchets organiques- font de Muniz un récupérateur né, en affinité parfaite avec le grand maître Picasso à qui il rend hommage de la plus belle des manières. Immenses reconstitutions des « Demoiselles d’Avignon » ou du « Portrait de Dora Maar », qu’il donne à voir dans leur crudité nue de peinture, réduite à sa préexistence même : soit ces pigments purs avec lesquels il recompose le chef d’oeuvre et dont il photographie le résultat, étonnamment semblable optiquement à l’original. Un pied-de-nez malicieux de l’artiste Muniz au maestro du siècle dernier, à qui il inflige sans y toucher une leçon magistrale d’abstraction et de peinture élémentaire.

Cette science bien comprise de la Peinture n’est pas sans antécédents ni tradition : d’Arcimboldo aux Dada, des collages des surréalistes ou cubistes au cut-up burroughsien, l’histoire de l’art est riche de ces subterfuges et transgressions. Mais la force de Muniz est bien d’aller au-delà des apparences, et ainsi de forcer la représentation dans ses derniers retranchements : une mise en perspective déroutante et parfaitement ludique de ce qu’est le tableau, et de ce qui le constitue. Un retour à l’essence même de l’art, au fond, qui n’est pas sans parenté avec celui qu’accomplit avec ses statements le grand voisin Weiner, dont on se souviendra qu’il a commencé son parcours en prélevant un mètre carré de plâtre des murs de la Kunsthalle de Bern pour  « Quand les attitudes deviennent formes » en 1969…

Un retour sur soi, également, pour l’artiste Brésilen : telle peut se lire aussi cette exposition de ses travaux chargés d’autobiographie et de connivences avec l’enfant pauvre qu’il fut. Dans le film documentaire** qu’il a réalisé en 2010 sur une décharge à Rio, et que l’on peut voir dans une des salles de la Collection, ne pose t-il pas en préambule à sa démarche, et comme en s’excusant auprès de l’association des trieurs de la décharge, qu’il est lui-même un pur produit de l’inégalité brésilienne dont la condition s’est spectaculairement renversée ? Et qu’ainsi, aujourd’hui que ses oeuvres font de lui un homme riche, il tient à rendre un peu à ses frères en humanité de ce que le succès lui a apporté. En réalisant ce film, simplement, et en le diffusant internationalement sous son nom de star, il met en lumière la rude réalité de ces déchargeurs, et leur rend pendant une heure et demi la dignité élémentaire à laquelle ils ont droit. Une autre manière d’infiltrer la représentation.

Marc Roudier

 
* Enough to push out the rest / Lawrence Weiner

** : Waste land (2011) Primé à Sundance et à Berlin, ce film retrace l’aventure de Vik Muniz de son domicile de Brooklyn à la banlieue de Rio de Janeiro. Là, dans la plus grande décharge du monde, l’artiste fait poser les catadores, (ramasseurs de déchets) et les associe à la création de gigantesques compositions, créées à partir des matériaux trouvés sur place. L’une d’entre elles, intitulée Marat (Sebastiao) va bouleverser la vie de ces gens de peu et, par la même occasion, devenir l’objet central du film.

Exposition Vik Muniz / Lawrence Weiner / Collection Lambert en Avignon / II décembre 2011 < 13 mai 2012

Photo : Les Demoiselles d’Avignon (after Picasso) / Vik Muniz 2011 / courtesy galerie Xippas Paris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives