BORIS MIKHAILOV / RESISTANCES

PHOTOGRAPHIE : Expositions Boris Mikhailov à Rennes et Paris.

Le travail photographique de Boris Mikhailov bénéficie  actuellement d’une double actualité : une exposition à La Criée (Rennes)  présentant la série Salt Lake (1986)  et une double exposition à la Galerie Suzanne Tarasiève (Paris).

 

De manière  simultanée le public découvre les séries Tea, Coffee, Cappuccino (2000-2010) à la  galerie et I am Not I au LOFT 19.  L’occasion pour nous de revenir sur la carrière du photographe ukrainien (né en  1938 à Kharkov) qui depuis les années 1960 ne cesse de dépeindre les ravages de  l’ère communiste sur son pays, qu’il observe principalement à travers  l’évolution de sa ville natale. Une société marquée par la vie soviétique (de  1922 jusque 1991) dont il rend compte : pendant, après et maintenant. Inspiré  par l’iconographie propagandiste, qu’il s’amuse à détourner et à critiquer, il a  construit un véritable documentaire photographique de l’histoire contemporaine  de l’Ukraine.

Boris Mikhailov est un autodidacte. Ingénieur de  formation, il entre dans la photographie d’une manière improbable : le KGB  découvre dans ses affaires personnelles des photographies amateurs de sa femme  nue, prises avec un appareil d’état prêté par son employeur. Les images sont  confisquées car considérées comme contraires à la morale imposée. Il est  immédiatement renvoyé de l’usine où il travaillait. La photographie vient à lui  par réaction à la censure. Il entre alors dans une subtile dissidence avec le  pouvoir en place qui réprime non seulement la culture ukrainienne, contrainte de  se conformer aux exigences soviétiques, mais aussi toute forme de pensée  alternative. Avant la naissance du photographe, entre 1931 et 1933, Staline  provoque une famine désastreuse en Ukraine qui a ravagé plusieurs millions  d’individus. Une « extermination par la faim » élaborée pour éradiquer  férocement les nationalistes, les contrevenants au pouvoir et à l’idéologique  unilatérale. Une idéologique contre laquelle Boris Mikhailov sa se battre grâce  à une production photographique unique, inestimable, non seulement d’un point de  vue esthétique, mais aussi historique car elles témoignent de l’emprise d’un  système sur toute une société. Au départ, il décide de colorier des images pour  des clients (une technique rependue en Ukraine car les photographies couleurs  étaient hors de prix) : portraits, photographies de familles, de mariages etc.  Là, il manipule et retouche ce qui lui apparaît comme une ressource  iconographique formidable et emblématique de l’esprit  soviétique.

Dans les  années 1970, il reprend la technique de colorisation artisanale des images, se  l’approprie et l’applique à une recherche visuelle personnelle, critique et  politique. Ainsi il accentue les couleurs et le caractère kitsch des images afin  de produire un commentaire ironique du régime en place, de remettre en cause ses  préceptes et ses codes qui ont donné naissance à une imagerie artificielle,  formatée et propagandiste. François Prodromidès écrit : « Déployant ses stratégies photographiques, développant  dans sa salle de bains assis sur les toilettes, Mikhailov ne s’invente pas non  plus héros de la dissidence. Ses images ne sont pas dissidentes. Disons plutôt  dissonantes : elles gênent, touchent aux limites de l’autorisé, transgressent en  secret. Certaines attendent leur heure. »

À Rennes…

Il entame alors plusieurs séries de reportages qui  donnent un visage à un pays réprimé. Salt  Lake (1986) est le fruit d’une expédition de Boris Mikhailov sur les rives  d’un lac près de Slavansk dans le sud de l’Ukraine, un lieu que fréquentait son  père dans les années 1920. Celui-ci lui avait parlé de gens qui se baignaient  dans ce lac dont l’eau était considérée comme bénéfique pour la peau et la  santé. En 1986, il passe une journée près et dans le lac. À sa plus grande  surprise, soixante années plus tard, les baigneurs sont au rendez-vous : ils se  prélassent, bronzent et s’exposent sans pudeur dans une eau et des boues dont  ils louent les vertus thérapeutiques et bienfaisantes. Pourtant cette eau,  chaude et salée, est extrêmement dangereuse, puisqu’elle est rejetée par une  usine de soude. Une eau usée, toxique et bouillonnante dans laquelle des  familles entières se détendent joyeusement. Le lac, qui dans les années 1920  était vierge de toute activité industrielle, est aujourd’hui encerclé de tuyaux,  de cheminées, de briques et de bâtiments, témoins de la grandeur industrielle  ukrainienne sous l’ère soviétique. Le photographe s’est immiscé, de manière  totalement clandestine (comme pour tout son travail avant les années 1990), dans  ces étranges scènes, capturant ainsi des images des corps en maillots, dénudés,  insouciants, des visages souriants, mêlés aux paysages mécanisés, deshumanisants  et toxiques. Cinquante photographies sépia, retraçant des scènes surréalistes,  où des individus, apparemment indifférents aux méfaits de leur environnement,  profitent d’une liberté et d’un bien être immédiats,  éphémères.

Voilà… J’ai dû tout photographier en une  fois, en deux heures. Trois heures maximum. Quel que soit l’endroit où je  regardais, il y avait toujours une photo à faire. Tout était intéressant. Là, il  y a une sorte de jeu où l’ancien et le nouveau se mélangent. L’ancien, parce que  c’est quelque chose que mon père avait vu. Et en même temps, c’était une réalité  qui existait encore. Une sorte de jeu avec le postmodernisme. Un jeu  photographique avec le postmodernisme. Ça prolongeait une vieille idée que  j’avais eue un peu avant : on est à la fois là et pas là. À la fois on est là  aujourd’hui, et on est là il y a très longtemps.[1]

À Paris…

À la galerie, Suzanne Tarasiève est présentée la série Tea, Coffee, Cappuccino (2000-2010)  qui apparaît comme un prolongement de l’exposition rennaise. En effet, elle est  composée de 177 photographies qui constituent une documentation de la société  actuelle en Ukraine. Une série qui a été présentée lors de la Biennale de Venise  en 2007 et qui n’avait encore jamais été exposée en France. À travers l’œil  toujours curieux de Mikhailov, nous sommes plongés au cœur d’une société  postsoviétique goûtant pleinement aux joies et aux failles du système  capitaliste. Avant 1991, les Ukrainiens ne buvaient pas de cappuccino… Des  photographies de rue, crues, brutales, prises lors de ses ballades dans Kharkov.  Il fait le constat d’une surmarchandisation, de l’avènement d’une ère  commerciale et d’un décalage flagrant entre les différentes classes sociales.  Les classes aisées avant 1991 se sont enrichies de manière considérable, au  détriment des autres couches de la population qui souffrent d’une précarité  inquiétante et injuste. Les images sont colorées, couleurs témoins des effets de  la mondialisation non seulement sur l’environnement urbain mais aussi sur les  gens, leurs vêtements, leurs objets, leurs voitures etc. Tea, Coffee, Cappuccino fait suite à la  célèbre série Case History (1997) où  le photographe avait mis en scène les personnes sans abris de Kharkov. Contre  rémunération, ceux-ci prenaient la pose dans les rues de sa ville natale, où,  pendant la période soviétique, il n’avait jamais vu ce phénomène s’installer.  Sans jugement de valeur ni moralisation, il rend compte des changements  (évolutions négatives comme positives) sur le cours de vies ordinaires. Il parle  d’une « responsabilité sociale » envers les victimes du système  global.[2]

Le documentaire ne peut pas être la vérité. Les images  documentaires sont un côté, une seule partie d’une conversation.[3]

Au LOFT  19 sont présentées une quinzaine de photographies extraites de la série I am Not I (1992). Une collection  d’autoportraits, réalisée un an après la proclamation de l’indépendance du pays,  où l’artiste pose entièrement nu et adopte des poses grandiloquentes, faussement  athlétiques. Il se présente en héro : le héro de sa propre vie. Un héro  ordinaire, libre, qui a résisté toute sa vie contre la dictature visuelle,  morale et politique. Il dit : « le héros en Union soviétique n’était pas  possible, il était déjà bousillé par l’idéologie. Il y avait eu des héros, des  gens qui s’étaient jetés sur les mitrailleuses, mais on finissait toujours par  plaisanter en racontant que quelqu’un les avait poussés. Il ne pouvait donc y  avoir qu’un antihéros. Cette série est dédiée à ce nouveau antihéros, au nouveau  capitalisme. »[4]

Les trois expositions sont complémentaires et nous  offrent un aperçu de l’œuvre de Boris Mikhailov. Une partie clandestine, durant  la période soviétique (des années 1960 à 1989), une partie intime révélée par  ses autoportraits où le photographe apparaît avant tout comme un homme libre de  son corps et de sa pensée, et une troisième partie dédiée à l’Ukraine actuelle.  L’apogée, la chute et le dépassement du régime soviétique transparait dans une œuvre photographique hors du commun, précieuse et déroutante. Son histoire  personnelle rejoint celle de l’Ukraine. Ses photographies sont traversées par  une vision à la fois autobiographique et documentaire, personnelle et  collective. Nicolas Bourriaud écrit : Chez Mikhailov, la photographie est à la  fois le reste d’un univers disparu, et le lien qui nous unit à cet univers ».[5] Passé et présent se télescopent sous  l’œil humaniste, soucieux et solidaire du photographe, pour mieux nous révéler  l’histoire récente d’un pays en quête de sa propre  identité.

Julie Crenn

Exposition Salt Lake – Boris Mikhailov,  du 20 janvier au 11 mars 2012, à La  Criée (Rennes).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.criee.org/.

 Exposition Tea, Coffee, Cappuccino (2000-2010), du  14 janvier au 3 mars 2012, à la Galerie Suzanne Tarasiève  (Paris).

Exposition I am Not I (1993-2002), du 13 janvier au  10 mars 2012, Suzanne Tarasiève / LOFT 19.

Plus d’informations sur les expositions  : http://www.suzanne-tarasieve.com/


[1] I have been here once before, de D. Teboul, Ed. Hirmer Verlag / Les presses du  réel.

[2] Entretien  avec Eva Respini, juin 2011. En ligne : http://www.moma.org/explore/inside_out/2011/06/01/a-conversation-with-boris-mikhailov/.

[3] Ibid.

[4] I have been here once before, de D. Teboul, Ed. Hirmer Verlag / Les presses du  réel.

[5]  Ibid.

Visuels : 1.  Photo : Boris Mikhailov, série Salt Lake, 1986, C-print, 60 x 84 cm,  édition de 7. © Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève,  Paris. / 2.  Boris Mikhailov, série Salt Lake, 1986, C-print, 60 x 84 cm, édition de  7. /© Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève,  Paris.

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