CARNETS DE BEYROUTH #02 : Sabra dérobée, rencontres

CARNETS DE BEYROUTH par Flora Moricet.

 

Sabra dérobée, rencontres

A midi trente j’ai retrouvé Hisham devant le Mathaf’(musée). Hisham vit à Sabra, camp palestinien au sud de Beyrouth. Il est très souriant, bienveillant. Son nez, un peu de son visage, m’en rappelle un autre. En anglais, nous sommes là pour la vidéo. Il convoque la photographie, ses expériences. Me dit de la photographie qu’elle est l’écriture et le dessin de la lumière. Qu’à Sabra il ne photographiait que les silhouettes. Les corps de dos. Les ombres. Parce que nous avons nos secrets dans nos camps. Autour d’un café noir, je lui expose mon projet de vidéo, « kind of artistic one ». Il s’agit de m’interviewer, moi la Française, la jeune femme, ou simplement de me filmer un lundi après-midi autour de 14h, le temps qu’il faudra. Le temps qu’on prendra. Moi à Sabra, vue de Sabra. Il entend mon projet, semble tenir à me soutenir. Nous évoquons Akram Zaatari, artiste libanais. Je lui dis mon intention de détourner l’image, à mon tour, de ce que les médias en font. De subvertir le cliché, de partir à rebours de tout ce qu’on peut attendre. Un corps de l’occident venu, par accident, dérober des images de Sabra. Je lui dis mon désir de rencontre, mon désir de surprise. Il sera le traducteur de cette rencontre. Je n’attends rien, laissons-nous flotter.

Aux côtés d’un stade couleur ocre, Hisham parle de ce qu’il faut payer désormais pour jouer au foot. Le monopole est aux mains du Hezbollah. De même dira Salim à propos de son toit, sur lequel il voulait construire. On a tué ses chiens pour l’en dissuader. Pas d’électricité à Sabra.

Plus je marche et plus spectral je vois le Hezbollah. Nulle part, sur de nombreuses lèvres.

Je ne pensais pas discuter de la politique, elle est venue toute seule. A commencer près du stade. A se faufiler dans l’escalier sans lumière du haut building de Gaza, hôpital pendant la guerre. Laquelle ? sans doute celle autour des massacres de Sabra et de Chatila. Puis le nom d’un autre building, non je ne connais pas. Non il a disparu pendant la dernière guerre, 2006.

…Pourtant, aujourd’hui, j’ai entendu une autre histoire que la guerre. Une autre histoire qui s’est écrite au milieu d’une rencontre, qui a parlé d’elle-même, doucement, spontanément, par le biaisement d’une caméra vidéo…

Je demande à Hisham si l’on peut aller sur le toit. Quelqu’un sur le toit. Un homme, un jeune homme. Aucune idée de son âge, d’ailleurs je ne me pose pas cette question. Je fais le tour du toit, de ses bords. Vue assez féérique de Sabra, Chatila, d’un coin de montagne enneigée. L’homme, à l’état de silhouette pour moi, a l’air d’y vivre. Un tapis de pluie à terre et des oiseaux. Des oiseaux sur un toit de Sabra, un homme et un tapis, voilà ce que je vois.

Ce qu’il voit ? Qui voit-il venir ? Une silhouette occidentale, un corps habillé de vert accompagné d’un Palestinien ?

Il n’a pas l’air dérangé. Avec Hisham ils échangent quelques mots pendant que mon regard continue de trottiner. Hisham revient vers moi « c’est notre homme, c’est lui ! ». Je ris.

Surprise, agréablement surprise. Voilà ce qui n’était pas prévu.

Il s’appelle Salim. Je crois que c’est lui-même qui s’est prononcé intéressé par me filmer. Que ce désir vienne de lui font d’emblée de cette silhouette un corps acteur de cette rencontre.

Je ne veux rien imposer. Je lui dis de faire ce qu’il veut de mon image, de nos voix, de la conversation, de faire de son œil le réalisateur de notre rencontre.

Car cette vidéo en train de se créer est l’histoire d’une rencontre. A trois personnages. Hisham fait l’interprète. Ainsi Salim peut-il s’exprimer dans sa langue maternelle et moi me débrouiller tant bien que mal avec l’anglais.

Inutile de retranscrire ce qu’il s’est dit, de vive voix, de gènes et de silences aussi.

Simplement relire. Suivre le fil invisible de Salim à la caméra, de la caméra à moi, de Salim à moi- de mon image –de ce corps filmé aux habitants de Sabra…

D’abord, il y a la distance qui s’instaure de Salim à moi, qu’impose la caméra de Salim. Je lui dis que je suis loin, il me dit que c’est mieux comme cela. Alors me voilà presque au centre du toit, debout, et je réponds à l’interview- face à Salim et à Hisham.

Ce que je fais au Liban ? Très vite, pourquoi le Liban ? Pourquoi cette caméra ? Pour tenter de nous connaître.

Il a l’air heureux de tenir la caméra, de me filmer et de me poser les questions. Il est libre de me faire bouger, de me faire vivre sur image, non moins que cela. Pour l’instant je reste droite, idiote, debout à répondre un peu superficiellement aux questions. Comme une première rencontre. Mais ce qui est déjà hors cadre- hors champ du réel- c’est le plaisir nouveau de Salim, ce pouvoir de réalisateur. Moi aussi ça me fait sourire longtemps de l’entre-voir heureux/curieux.

A la question si je dois demander l’autorisation de mes parents pour sortir, je prends soudainement conscience que je n’ai plus le droit de répondre évasivement, de répondre façon questionnaire. J’ai choisi de parler de moi, aussi. Alors oui je lui dis que je suis partie de la maison parce qu’il y a eu des problèmes. On en discute un peu.

Je me retiens, dévorée moi-même par la curiosité, de lui renvoyer des questions.

Il s’en posera, hors champ. Hors caméra.

La liberté qu’il a de m’interroger le désinhibe, le ramène à lui.

Ma vie est belle. Il répète. Belle par rapport à quoi à qui ? A lui derrière la caméra.

But you have a very nice smile, il ne cesse pas de sourire. Tant de vies sur son sourire. Moi aussi alors je souris et j’en oublie la caméra.

Naïve rencontre. En dehors des préjugés de papier mâché.

Alors, malgré moi, il se fera rencontre.

Malgré lui, il se racontera.

Sa femme, ses deux enfants. Son premier amour au Sud Liban. Le kidnapping, le cheikh et le mariage.

Il a 21 ans, me dit que j’en fais 20.  22 c’est pas bien loin.

Je ne sais plus qui de nous deux a rencontré l’autre.

Nous discutons des oiseaux qu’il élève,  nous les filmons tour à tour.

Je ne distinguerai peut-être pas l’auteur des images. Je ne les ai toujours pas regardées, j’ai peur.

De me découvrir, de nous entendre. De nous réécouter. J’ai peur que les images ne disent pas ce que mes mots tentent de dire.

Je suis retournée à Sabra, accompagnée de Hisham. Je manquais d’images. Les images tremblaient trop. Une énergie chaotique. L’œil partout qui ne se maîtrise jamais.

Je suis retournée avec Hisham sur les mêmes lieux. L’interprète qui vit à Sabra. Je lui ai demandé s’il voulait bien filmer. Pourquoi n’y avais-je pas songé plus tôt ? Je ne sais pas. Peut-être parce que lui aussi touche à la photo et que cela me paraissait moins « neutre ». Mais peu importe. Hisham a pris quelques plans fixes, moi aussi.

Nous serons donc trois à avoir filmé Sabra, des bouts de Sabra. Cette confusion de regards me plait. Qu’on ne distingue pas l’œil.

Nous avons cherché Salim, il n’était pas là aujourd’hui. Nous sommes descendus filmer le souk. J’ai dit à Hicham que j’aurais aimé qu’on filme un corps occidental se promenant dans Sabra. Je lui ai parlé de Joana Hadjithomas et de Khalil Joreige à propos de Je veux voir. Qu’ils ont dit avoir choisi Catherine Deneuve après avoir songé à Robert De Niro. Intéressés par l’idée d’un corps de cinéma, d’un corps-icône transporté dans les ruines du Liban sud. Cette idée de contraste, de mise en lieu et de mise en scène me plaisait. Mais je n’osais pas. Ca me paraissait impossible. Déjà filmer Sabra, Sabra filmée- Sabra dérobée me gène. Me tenir à côté d’une caméra, vêtue de mon manteau parisien parmi les passants m’a mis mal à l’aise, comme hors de moi.

Question d’image, d’invasion. Question d’images, de voleuse d’images.

Flora Moricet, Beyrouth février 2012

(1) Dessin à partir de coupures de journaux sur un mur de Gaza building par l’artiste palestinien Abdul Rahman KATANANI

Images : Vidéogrames tirés de la vidéo de Flora Moricet. Cpyright l’auteur 2012.

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