CHRISTOPHER WOOL : PEINTURES ECRANS

FOCUS : Christopher Wool expose au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris jusqu’au 19 août 2012.

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de  Paris présente en ce moment la première exposition parisienne du peintre  américain Christopher Wool (né en 1955, à Chicago). Le public français avait pu  découvrir son œuvre lors de la toute première rétrospective européenne qui s’est  tenue au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg en 2006. S’il est  reconnu aux Etats-Unis et sur le marché de l’art international, ses peintures  sont discrètement présentées au sein des institutions muséales européennes.  Christopher Wool est pourtant l’une des figures majeures de la peinture contemporaine. Entre abstraction, Street art, art conceptuel et minimalisme, ses  toiles aux grands formats formulent une réflexion pertinente sur l’essence même  de la peinture. Il génère depuis les années 1980, une œuvre postmoderne,  complexe, riche et critique envers le medium, son histoire et sa portée sur la  création actuelle.

Au début des années 1980, il quitte  Chicago pour s’installer à New York. Il intègre rapidement la scène artistique  de l’époque et entame une démarche picturale basée sur l’expressionisme abstrait  de Jackson Pollock, le Pop Art d’Andy Warhol et la peinture informelle  européenne (Antoni Tapiés, Georg Baselitz, Hans Hartung, Martin Barré ou encore  Pierre Soulage). Il procède à un véritable métissage des mouvements qui  l’inspirent et s’approprie les techniques et les codes de chacun : répétition,  désinformation, tache, graffiti, minimalisme, aplats monochromes, emprunts  textuels etc. Avec ses camarades Jeff Koons, Cady Noland et Robert Gober, il  active un processus de déconstruction, de détournement et de retournement non  seulement de l’histoire de l’art, mais aussi des mass media et de la société de  consommation.

Son œuvre se décline en deux étapes  essentielles. Jusqu’à la fin des années 1990, il produit une peinture où le noir  et le blanc prédominent. Il peint sur toile ou sur aluminium et procède  notamment à l’incrustation de mots et de phrases sortis de leurs contextes. En  lettres capitales noires sur fond blanc, les textes dépouillés participent à une  totale désinformation et véhiculent tantôt un humour grinçant, tantôt des  messages absurdes et abstraits. Prélevés dans des chansons ou des films, les  mots et phrases s’inscrivent dans une réflexion postpunk que l’artiste  affectionne particulièrement. Les fragments textuels sont imbriqués, attachés ou  bien déstructurés et disloqués. Ainsi nous lisons : SEXLUVSEXLUV (1988),  SELLTHEHOUSESELLTHECARSELLTHEKIDS (Apocalypse Now – 1988), FOOL (Blue Fool – 1990), TRBL (Trouble – 1990),  FUCKEMIFTHEYCANTTAKEAJOKE (Fuckem – 1992), THEHARDERYOULOOKTHEHARDERYOULOOK (Untitled – 2000) etc. Christopher Wool  prolonge et renouvelle la technique du Cut-up initiée par William Burroughs. Un  procédé participant à l’expression d’une poésie concrète, absurde, associative  et radicale. En accord avec l’esthétique punk et le Street art, deux courants  qui se rassemblent autour d’une même problématique, celle de l’environnement  urbain, la nuit, l’éclatement des normes et le non-conformisme.

Aux peintures textuelles s’ajoute un  intérêt particulier pour les tapisseries imprimées dont il conserve les motifs  et les transfère au moyen de la sérigraphie sur les toiles vierges. Il utilise  une trame abstraite, florale ou végétale issue du domaine industriel et  commercial, afin de la retourner. L’ornemental est annulé grâce aux filtres  techniques employés par l’artiste. Durant cette première période, il compose un  répertoire formel qu’il va conserver par la suite. Un alphabet de signes et de  techniques qu’il travaille et retravaille constamment : le graffiti, la gamme  chromatique restreinte (blanc, noir, gris, marron, bleu et sienne), la tache,  les passages au rouleau. La tache se fait de plus en plus présente dans son œuvre à la fin des années 1990. La sérialité des compositions tachées nous  rappelle les tests de rorschach, pourtant la symétrie est absente et l’artiste  affiche une grande liberté technique.

Les années 2000 sont marquées par des  changements techniques et formels. L’exposition parisienne présente une  trentaine de peintures grand formats, toutes produites entre 2000 et  aujourd’hui, il s’agit donc d’une sélection d’œuvres récentes dont la plupart  sont inédites. Elles traduisent un retour plus important à la couleur et le  développement d’une anti-esthétique basée sur la destruction, la désintégration,  de l’informe, de la disparition et de l’effacement. Avec une apparente économie  de moyen, il accentue le processus multicouche grâce à une superposition des  techniques pratiquement indécelable au stade final. Par exemple, il photographie  ses dessins, les scanne et les travaille sur Photoshop. Ensuite il imprime  l’image, la photocopie, l’agrandit plusieurs fois jusqu’à obtenir des signes  pixélisés, indéchiffrables, inidentifiables. Il effectue des sérigraphies ou  autres techniques de gravure pour transférer cette nouvelle image sur la toile  ou le papier. Celle-ci est partiellement ou totalement recouverte par de larges  passages de peinture au rouleau (Mark Rothko, Pierre Soulage), des taches ou des  coulures (Jackson Pollock, Sam Francis), des graffitis à la bombe, d’autres  sérigraphies etc. Des couches de peinture recouvrent (ou protègent) les dessins  initiaux, elles permettent le ratage, la dissimulation. Les lignes tracées à la  bombe sont sinueuses, d’apparence maladroite, exécutées rapidement, les taches  sont diffuses et les imperfections et accidents volontaires, nécessaires. Un jeu  sur les textures est instauré, les épaisseurs, les densités et les propriétés de  chaque matière sont exploitées. Projetées, appliquées, transférées, coulées,  bombées, elles composent les toiles. Les passages et recouvrements sont  multiples, le brouillage des formes est total.

Toute  peinture dans cet espace [son atelier] est pour moi une expérience. Je me  rappelle que Richard Prince a dit ‘en tant que photographe je pratique sans  permission’. Je ressens fondamentalement la même chose quand je travaille avec  les écrans de soie. Plutôt que de faire mon travail de manière techniquement  parfaite, j’aime trouver mon propre chemin, même si parfois cette approche peut  être frustrante. La manière dont je peins est plus proche du fait de la jeter  sur le mur et de la regarder plus tard. Habituellement je travaille sur le sol  de mon atelier et je monte ensuite des toiles au cinquième étage que j’utilise  comme une maison à mi-chemin. Cela signifie que je reviens constamment sur mes  peintures jusqu’à ce que je sente qu’elles soient terminées. Quelques fois, cela  peut prendre un mois, parfois c’est bien plus long. C’est ce que je trouve très  stimulant. Je ne sais jamais combien de temps une œuvre va prendre. Elle doit  simplement évoluer à son propre rythme. (1)

Depuis les années 1980, Christopher  Wool agit selon une mécanique technique à laquelle s’associe une gestuelle  libre, instinctive, brutale. La composition est alliée à l’improvisation, le  mécanique au manuel, le numérique au pinceau, le normalisé à l’expressif. Ses  toiles et dessins aux apparences trompeusement anarchiques forment des séries où  les motifs sont reproduits, revisités et reformés à l’infini. Un art séquentiel,  tout en profondeur, qui se propose de digérer, relire et dépasser une histoire  dense et riche dont il fallait se débarrasser. Walter Benjamin écrivait en 1935  : « La reproduction technique de l’œuvre d’art représente quelque chose de  nouveau, un phénomène qui se développe de façon intermittente au cours de  l’histoire, par bonds successifs séparés par de longs intervalles, mais avec une  intensité croissante. » (2) Pour atteindre ses objectifs,  l’artiste mène une appropriation de gestes et de techniques emblématiques issues  de différents courants, différents domaines, du street art au Pop Art en passant  par l’art conceptuel et le minimalisme. Il juxtapose, superpose et dissimule les  signes, les codes et les références de ce lourd héritage qu’il est parvenu à  filtrer et à distancer. Il formule ainsi une synthèse esthétique et une  déconstruction critique du medium.

Julie Crenn

Exposition Christopher Wool, du 30 mars au 19 aout  2012, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.mam.paris.fr/.
Plus d’informations sur l’artiste : http://wool735.com/cw/images/.


[1] SANDERS,  Mark. « Good on Paper » in Another  Magazine, n°10, printemps-été 2006.

[2] BENJAMIN,  Walter. L’œuvre d’art à l’époque de sa  reproductibilité technique. Paris : Allia,  2009

Visuels  : 1.  Christopher Wool Sans titre,  2000 / Peinture à l’émail sur toile de  lin 274,32 x 182,88 cm /Collection David  Madee, New Jersey / Courtesy de l’artiste et galerie  Luhring Augustine, New York

2.  Christopher Wool Sans titre,  2000 / Encre pour sérigraphie sur toile de  lin 198,12 x 152,4 cm / Collection Sam  Orlofsky / Courtesy de l’artiste et  galerie  Luhring Augustine, New York

3.  Christopher Wool Sans titre,  2001 / Encre pour sérigraphie sur toile de  lin 228,6 x 152,4 cm / Courtesy de l’artiste et  galerie  Luhring Augustine, New York

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