FOCUS : STEVEN COHEN, UN PERFORMEUR EN RESISTANCE

PORTRAIT : STEVEN COHEN.

Steven Cohen, qui sera l’invité du prochain Festival d’Avignon avec deux oeuvres dont une création*, est un artiste atypique. Performeur, danseur, vidéaste, ce « juif pédé et Africain blanc » comme il se définit lui-même, transgenre et provocateur, est né en 1962 à Johannesburg et vit partiellement en France. Steven Cohen est devenu en quelques années une figure singulière de la scène internationale.

Steven Cohen incarne la figure prototypale du performer. Artiste paradoxal, militant et revendicatif, Steven Cohen travaille sur ces territoires limites, instables, de la scène contemporaine. Sa pratique spécifique de l’art de la performance explore méthodiquement les interstices et les marges, le conduisant à se produire aussi bien dans la rue sud-africaine pour des actions provocatrices que sur les plateaux de l’etablishment culturel international.

Oeuvre éminemment politique, son travail interroge les fragilités du bien-disant sociétal, met en abîme les shémas et codes traditionnels de la représentation. Transgenre et transgressif, Steven Cohen se met en danger en permanence. Dans les ghettos de Johannesburg comme sur les plateaux des Festivals internationaux, Cohen ravage méthodiquement, obstinément, et bouleverse radicalement les codes. Peut-être le premier artiste véritablement mutant de l’histoire, Steven Cohen révèle plus qu’il ne représente. Partout et dans chacune de ses actions, chacun de ses « spectacles », il brise les conventions, démonte les schémas pré-digérés de la représentation,  débusquant les tabous, les conformismes ou les archaïsmes de pensée, tendant un miroir mortel à tous ceux qu’il interpelle.

Son art singulier tripote le symbolique et fabrique du politique, au quotidien, inlassablement. Sa manière de démolir les consensus sociaux, sa radicalité esthétique comme symbolique sont autant d’armes foudroyantes à l’endroit du vieux monde figé dans ses certitudes et ses interdits. Surtout Cohen exacerbe : les failles comme les contradictions d’une société à bien des égards confite dans ses scléroses conceptuelles, ses impensés symboliques, ses impasses comportementales.

Le performer adore les expériences limites, si possible produites dans des lieux improbables : centres commerciaux, rues de bidonvilles, stations de taxis… et généralement partout où on ne l’attend pas, surtout  là où on ne le sollicite pas. Cette propension à une provocation permanente, comme d’autres pensent la révolution permanente, n’est pas sans conséquence, et l’artiste manie sa mise en danger comme d’autres les bâtons de dynamite, avec inconscience et nonchalence. Mais jamais gratuitement, ce qui lui confère cette aura sulfureuse et à juste titre, une réputation de fouteur de merde parfaitement assumée.

Les grands thèmes qu’il aime à traiter, la judaité, le racisme, la transexualité et l’homosexualité, l’altérité et l’identité, la socialisation ou l’exclusion, sont autant de machines à déstabiliser un réel qu’il n’a de cesse de turbuler. C’est en France où il vit en partie depuis plus de dix ans que Steven Cohen a choisi de créer. Assumer sa triple identité juive, homosexuelle et sud-africaine blanche dans un univers aussi archétypé socialement, peu poreux à la trangressivité et à la dérision, nourri d’une morale complexe qui mixe les enseignements du catholicisme aux marqueurs éthiques issus de la révolution et de l’idéologie républicaine, n’est pas sans risque non plus. Mais Cohen s’y est installé, et c’est en France qu’il a fourbi ses premières passes avec Régine Chopinot, qui l’avait découvert à Johannesburg. Suivant ce qu’il dit lui-même, «Comme juif, je ressens ici qu’être juif continue de soulever bien des questions»… Cette simple identité-là n’est pas sans remuer quelques vases enfouies dans l’inconscient collectif d’une société française qui n’ignore pas son histoire et les rapports pour le moins complexes qu’elle a entretenus durant les siècles avec les Juifs. Steven Cohen pourrait d’ailleurs en dire autant en tant qu’homosexuel, artiste, ou même simplement blanc Sud-Africain.

C’est d’ailleurs par son travail sur l’identité blanche sud-africaine que Cohen a commencé de construire son oeuvre, avec des actions radicales qui interrogeaient ce tropisme. La société sud-africaine depuis la fin de l’apartheid ne cesse d’être traversée par ces interrogations identitaires, et les glissements et métissages de communautés trop longtemps sectarisées. «Être un Africain blanc, de surcroît un Sud-Africain blanc, c’est être contraint de se poser des questions sur ce que cela signifie d’être blanc » rappelle t-il encore, et effectivement, ce que nous vivons ici comme un exotisme absolu -Africain blanc- renvoie à d’autres aspects de la personnalité complexe de l’artiste, dont l’homosexualité n’est pas la moindre des altérités, dans un monde encore largement sourd à la différence sexuelle.

De Johannesburg et de l’Afrique du sud, dont on aurait pu penser que depuis la fin de l’apartheid, la vie se fut améliorée, il dit : « C’est faux de dire que cela s’arrange. Tout a été multiplié par deux, la pauvreté, la violence ». A Johannesburg Steven Cohen se ballade seul dans les townships, où il réalise à l’impromptu ses actions sans aucune protection, le cul nul, perché sur ses talons hauts et une étoile juive sur le front. Ainsi de « Chandelier », qu’il a maintes fois montrée dans les rues  du ghetto, régulièrement privées d’électricité. Il y apporte ainsi sa lumière, une provocation douce qui pour autant ne le dispense pas de se méfier des réactions parfois peu amènes à son égard. Le pédé blanc travesti en lustre ambulant, arborant sa judaité comme un drapeau, ne passe pas toujours très bien dans ces quartiers abandonnés par l’Etat où le chômage et la délinquance explosent.

Steven Cohen est entré en résistance et il y demeure. C’est un performeur absolu, habité d’une haute idée de la place que l’artiste se doit d’occuper dans la société, à la fois vigie et poil à gratter d’un monde en veilleuse. Sa vie même est une performance, et c’est en artiste éclairé que Steven Cohen, avec ses modestes moyens mais une conviction inébranlable, a décidé d’apporter sa lumière  à ce monde en voie d’extinction,  rallumant ainsi les feux d’une révolte permanente.

Ludivine Michel

Steven Cohen donnera au Festival d’Avignon deux oeuvres : « THE CRADLE OF HUMANKIND », montrée notamment au Festival d’Automne 2011 (cf notre article), et une création « TITLE WITHHELD (FOR LEGAL AND ETHICAL REASONS) » qui devrait être jouée sous le plateau de la Cour d’honneur du 11 au 16 juillet 2012.

QUELQUES OEUVRES :

CHANDELIER (2001)
La vidéo de chandelier a été réalisée en 2001 en Afrique du Sud au milieu des SDF noirs de Johannesburg pendant la destruction de leur bidonville par les employés municipaux de la ville (habillés en rouge) dans un ballet où la violence est omniprésente. « Les artistes ont toujours dépeint la vie sociale de leur époque, par mes déplacements en chandelier-tutu à travers leur bidonville en état de destruction et par le fait de filmer, c’est ce que je fais aussi : une peinture digitale de la vie sociale, à moitié imaginaire, et à moitié horriblement vraie ». (in Steven Cohen, David Krut publishing, 2003 ).Le travail de Chandelier révèle à travers l’art de la performance, la danse et le film, les contradictions entre l’Europe et l’Afrique, les blancs et les noirs, les riches et les pauvres, l’ombre et la lumière, le privé et le public, les forts et les opprimés, la sécurité et le danger.

DANCING INSIDE OUT (2004)
« Il m’est difficile d’oser parler, mais encore plus de garder le silence. Et rendre ses secrets publics, c’est toujours entrer dans un rapport de confiance très dangereux. Danser jusqu’au bout de soi même c’est être au coeur de forces contradictoires, la mémoire et l’imagination, les zones intimes et publiques, la fierté et la honte, le génocide et l’espoir, la fascination et la réalité, le macabre et l’ordinaire, c’est être juif et antisioniste. Mon travail traite de la douleur d’être humain et de la joie d’être en vie et, à l’image de nos vies-mêmes, ce travail est une complète/incomplète expérimentation » Steven Cohen

MAID IN SOUTH AFRICA (vidéo 14 mn 2005)
« Je suis intéressé par la politique du nu, non par le commerce de la sexualité. Ce travail porte plus sur le commerce des esclaves que sur le commerce de la chair. C’est autant un film personnel qu’un portrait de l’Apartheid, qu’un strip-tease naïf, qu’une confession intime. Nomsa Dhlamini a 84 ans. […] Pendant 58 ans, elle a entretenu les maisons des blancs, nettoyé leurs maisons, nourri leurs familles et leurs chiens. J’ai été élevé par Nomsa, puisque que ma mère était alcoolique pendant de nombreuses années.
Maid in South Africa (une bonne en Afrique du Sud) n’est pas une taquinerie mais surtout la vérité simple, l’exposition brutale de manière douce. Nous sommes privés du luxe de ne pas regarder. Nous regardons. Nous voyons la vie de Nomsa, sans glamour, passer son temps à nettoyer l’impossible, et sa dignité face à l’exploitation. » Steven Cohen

GOLGOTHA (2009)
« Golgotha est une œuvre que j’ai voulue en hommage à mon frère suicidé il y a peu. Comme dans toutes mes créations, la frontière entre mon travail artistique et ma vie privée est très étroite et c’est dans cette frontière que réside toute la pertinence de ce que doit être pour moi l’acte de créer. Pour Golgotha, il n’en est pas autrement. Il s’agit pour moi d’une œuvre que je considère comme majeure dans mon parcours créatif et c’est pour cette raison qu’il me faut être en mesure de donner le meilleur de moi lors des représentations. Mon état de santé ne me permet pas d’assurer et d’assumer les représentations qui devaient avoir lieu en 2008, c’est pourquoi j’ai demandé de pouvoir reporter la création de Golgotha en 2009… » Steven Cohen

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