ANNE CARPENA : LE PRESAGE IMMOBILE

Exposition  » Eveils » : Anne CARPENA – Patricia KENARD / Galerie BARTOLI / Marseille.

Dans un nouvel espace près du Vieux Port, un galeriste venu de Cassis a ouvert un lieu à Marseille dédié à l’art contemporain classique. Le seul critère de l’émotion, d’une tradition des sources, pourrait prêter à méprise. L’absence d’aplomb intellectualiste diffuse une certaine fraîcheur dans l’approche. Une permanence du goût, une référence soutenue au raffinement, à l’élégiaque, définissent ce passeur Patrick Bartoli et le classe dans une sphère étonnante que les snobs rangent trop vite dans le clan de l’art bourgeois, fait pour être sur les murs et se vendre.

Il est marchand d’art comme il y a des miroitiers et des marchands de glace. Le plaisir est vite rétribué, il n’y a pas mille conditionnements pour y accéder. Son choix s’est porté sur deux artistes : une chevronnée estimée et encensée par beaucoup de collectionneurs notamment en Italie, Patricia Kinard dont les toiles carrées de 100 x 100 de sous-bois foisonnants et léchés sont à la limite trop décoratives, d’un éclat démonstratif et au premier étage de ce lieu clair et aménagé, l’artiste graveur Anne Carpena.

S’appuyant sur une technique éprouvée purement enchanteresse, cette magnifique plasticienne fait jouer des tours à l’illustration de la gravité, elle n’emprunte pas un langage codé didactique, laisse place au mystère, ne conclut pas trop vite par une histoire fermée le laconisme des légendes. Elle respecte la procédure, possède assurément le métier de la presse, du rouleau et de l’encrage, elle arrive à parfaire et peaufine le songe qui la traverse et les mythes Actéon, Ophélie et d’autres stances poétiques sont traités avec une sage jubilation. Un chant intérieur qui se pose sur les objets, une attention au temps glané. Beaucoup de corbeaux, emblèmes chers aux Indiens d’Amérique et aux Inuït du Groenland d’où elle a ramené des photos qui lui ont permis de produire cet étonnant film d’animation de six minutes, un pur régal aussi bien mené que Melancolia de Lars Van Trier.

Ce petit joyau, ciselé tel un livre d’heures du Moyen Age ou un carnet de voyage du Grand Nord représente un fjord datant de milliers d’années, des tonnes de glace et de pierres formant une crevasse des traces premières traversée de droite et de gauche par le vol des corbeaux dont on ne sait toujours pas où et pourquoi ils se cachent pour mourir, le vol des esprits bons ou mauvais qu’incarne cet animal sacré rappelle à chacun la danse des ancêtres ; cruauté et crainte se joignent, le vide extrêmement habité nous entoure.

Une telle dextérité dans les eaux-fortes permet à Anne Carpena de déployer une palette de plaques sensibles qui lui font aborder différents rivages, de la contemplation à l’élégie détournée, le cerf brame à portée de voix de la belle endormie, nymphe de la forêt, des évocations plus tranquilles baignent dans une aura à la fois détendue et espiègle, le philtre est subtil comme l’on disait au xiv ème siècle dont cette fée nous revient par une faille de l’Histoire. Et cela sans aucun passéisme, dans une permanence de la sensation heureuse, dans un culte du Livre d’heures du plaisir.

Emmanuel Loi

Exposition Anne CARPENA Patricia KENARD / Galerie BARTOLI / 81 rue Sainte Marseille.Jusqu’au 5 juin 2012

Anne Carpena expose aussi à Toulon à l’espace Castillon, cet été à Bages près de Narbonne et à la galerie Sérignan pendant le festival d’Avignon

Visuels : vidéogrammes tirés du film d’Anne Carpena « Le présage immobile » (2012).

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