CONTE D’AMOUR : MARKUS ÖHRN AU SOMMET DE SON ART

Festival Avignon 2012 : « Conte d’amour » / Conception Markus Öhrn / Institutet et Nya Rampen / a été donné du 15 au 20 juillet 2012 / Salle de Vedène.

Markus Öhrn donne son « Conte d’amour » au 66e Festival d’Avignon. Une oeuvre superbe, souveraine, dont l’impact sera considérable. Véritable magicien du plateau, Öhrn s’attaque avec brio à un sujet éminemment complexe, dont l’écho ne cesse de rebondir depuis l’aube de nos civilisations : l’inceste. A travers l’histoire-prétexte d’un événement retentissant, Öhrn débusque le monstre bien réel tapi dans nos sociétés contemporaines.

Markus Öhrn a choisi comme arrière-plan de son « Conte d’amour »un fait divers, celui de l’histoire de Josepf Fritzl, qui a bouleversé l’Autriche entière et au-delà. Un homme qui a retenu sa fille prisonnière dans la cave de sa maison durant vingt quatre ans, la violant quasi-quotidiennement, et avec laquelle il eut sept enfants.

Markus Öhrn propose sa vision de ce qui ne peut être admis par l’ensemble de la société, cet inceste qui depuis l’antiquité ne cesse de hanter nos mythologies. Lorsqu’on évoque aujourd’hui ce type de comportement, qui nous semble parfaitement paradoxal et en même temps ne cesse de nous fasciner, l’on ne peut que penser à Claude Levi-Strauss, qui conçoit la prohibition de l’inceste comme une forme positive d’échange des femmes, ayant pour objectif une pacification des relations. De cette manière, l’inceste est considéré comme le nœud de la violence même.

La mise en scène de Markus Öhrn plonge à l’intérieur de cette cave, zone de non-dits, de torture sociale. Öhrn a choisi d’exposer indirectement le regard extérieur pour montrer la violence qu’engendrent les rapports sexuels au sein d’une même famille. Ainsi utilise t-il la vidéo comme témoin omniscient de cet espace où va s’insérer peu à peu tout ce que la société occidentale ne veut – ou ne peut- rendre visible.

Le génie est là : partir d’un fait divers, et le déployer dans toute sa mesure pour l’élever jusqu’à la critique radicale d’une forme de paternalisme occidental. Et le hausser du même coup à sa dimension de tragédie moderne, interrogeant sans relâche le « monstrueux » et sa signification dans nos sociétés ouvertes et post-chrétiennes.

Le héros est un homme ordinaire, un vélléitaire frustré qui a tout raté, un « papa » qui règne sur sa famille singulière en bon patriarche tyrannique. Il part au travail le matin et rapporte à manger le soir. Bien évidemment, en paranoïaque pathologique, il est le seul à être en contact avec l’extérieur.

Accoutré d’une robe de chambre, il incarne la médiocrité lambda. Mais lui joue avec des poupées grandeur nature. Lorsqu’il descend à la cave, il y rencontre son jouet préféré, vêtu d’habits de femme. Celle-ci lui témoigne une tendresse extrême. Une marque d’affection filiale ordinaire, en somme. Dans ce huis-clos insalubre et sombre, elle s’occupe de leurs deux fils sans ciller : elle fait son travail de mère, sans état-d’âme ni question.

Et quand de l’extérieur, il leur rapporte de la nourriture dégoûtante -frites, Big-mac, chips, Coca Cola- il s’agit bien du signe d’une torture psychologique supplémentaire. La mal-bouffe comme un instrument d’aliénation totale.

Des instants musicaux d’une intensité émotive extraordinaire ponctuent cette oeuvre superbe. Un théâtre total, très visuel, outragé, à la beauté formelle incontestable. Un « Conte d’Amour » explosif, qui renoue avec les grandes tragédies et imprimera les esprits de sa marque brûlante, de manière indélébile.

Avec cet opus majeur, Markus Öhrn s’attaque à toutes les limites qui s’offrent à lui – théâtrales, sociétales – et ouvre par ses procédés de construction narrative de véritables brèches béantes. Un travail de sape en profondeur, explorateur et incroyablement vivant.

Quentin Margne

VOIR AUSSI : NOTRE DOSSIER AVIGNON 2012.

Visuels : Conte d’Amour de Markus Öhrn / Phtos DR / Copyright Festival d’Avignon 2012

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