33 TOURS ET QUELQUES SECONDES, ABSENCE DES CORPS SUR SCENE HANTEE

FESTIVAL D’AVIGNON 2012 : « 33 tours et quelques secondes » / Lina Saneh et Rabih Mroué / s’est donné du 8 au 14 juillet 2012 au gymnase St Joseph.

Nous revenons sur ce beau « 33 tours… » déjà chroniqué sur INFERNO, avec cette fois-ci le regard singulier de notre correspondante à Beyrouth Flora Moricet, qui anime régulièrement la chronique « Carnets de Beyrouth » et était présente à Avignon la semaine dernière, et qui, forcément, a reçu ce spectacle avec une sensibilité et une attention toutes particulières :

« Non mais il n’y avait pas d’acteurs ! aucun acteur sur scène ! c’est quand même gonflé !»

Ah oui, nous voilà un peu en dehors des sentiers battus du théâtre, évidemment. 33 tours et quelques secondes, Facebook en est le personnage principal. Le second rôle, après le vinyle serait celui d’une amie palestinienne au bout de dizaines de messages téléphoniques à celui qui vient de se suicider. Celle qui peine à atteindre le Liban, étau-Liban, pour cause de papiers.

Théâtre documentaire, s’il en est. Un des points de départ, en effet, est cet événement du suicide d’un jeune libanais de 28 ans, artiste anarchiste libanais. Evénement ayant suscité une importante polémique sur les réseaux sociaux, restant cependant à l’écart des révoltes arabes. Suicide sur lequel se sont cristallisés nombre d’injustices, de révoltes sociales et communautaires et de fantasmes…

33 tours et quelques secondes travaille autour de cette absence et de ses échos, de ses milliers d’échos virtuels, de paroles sur toile et autres médias. La scène vient rapidement à être saturée, d’images internet, d’actualités télévisuelles, de témoignages, de sons de pages facebook, de téléphones portables. Un plateau qui agace d’où l’on ne s’échappe guère.

Personne, aucun visage en chair et en os, sur qui se reposer. Une scène fantomatique, nourrie de voix et d’images.

Sans jamais véritablement dialoguer, les images de la famille du suicidé, des images des révolutions arabes et d’internet s’entrechoquent.
La musique n’est plus celle de Jacques Brel, A mon dernier repas, lancée sur vinyle au début de la pièce. On la regrette, bien sûr. On regrette une autre musique que facebook, autrement sacrée, transcendante et, plus simplement, lointaine.

Il est un corps spectral, rendu à la toile. Un profil mais pas un corps. Profil facebook et appels manqués.

A l’heure de l’entrelacs des temporalités. De l’ère nostalgique et morte du vinyle, de la télévision has been, à l’internet, présent de la distance, Lina Saneh et Rabih Mroué donnent à voir et à entendre sous toutes ses formes le conflit de ces temporalités, incommunications à force de saturation.

Les « posts » à l’humour un peu noirs, un peu décalés, -dont on regrettera parfois les traductions, pourquoi s’évertuer à tout franciser et négliger les sous-titres ? L’arabe libanais manque farouchement à l’oreille…- cristallisant nombre de visages du Liban finissent par agacer –très en longueur- parce que le théâtre de Rabih Mroué et de Lina Saneh se situe sur cette lisière ténue entre le théâtre et la vie, une performance qui surprend donc dès lors qu’elle n’est plus entre les murs d’un musée.

Dans L’acte théâtral, un manifeste sur la nécessité du corps au théâtre, sa place et ses enjeux, Lina Saneh parle d’une « parole créatrice d’images ». Il n’est pas un théâtre d’action, d’une narration ordinaire mais plutôt une parole théâtrale qui agit, dans la surprise, et qui se creuse un chemin dans le flux des enfers médiatiques.

Ainsi, Lina Saneh avait-elle créé Biokraphia, mis en scène par Rabih Mroué en 2002, un spectacle-performance étonnant de sincérité et de digressions théâtrales. L’artiste elle-même, Lina Saneh, se présentait sur scène munie d’une cassette audio sur laquelle avait été enregistrée une interview par elle-même. A plusieurs reprises, elle réitère l’interview donnant ainsi à entendre plusieurs voix, plusieurs versions d’elle-même.

Lina Saneh et Rabih Mroué s’inscrivent en effet dans une nébuleuse d’artistes libanais contemporain ne s’embarrassant plus des injonctions théâtrales et autres conventions, parmi lesquelles Akram Zaatari pour la vidéo-performance, Lamia Joreige, Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, Omar Rajeh pour la danse…

Il n’est plus une identité libanaise fixe, « il n’est pas un moi mais dix mois (…) MOI n’est qu’une position d’équilibre (…), un mouvement de foule » pour reprendre les mots de Henri Michaux.

Il est une voix qui se lève à la frontière, entre ici et ailleurs.

Déjà présente dans Appendice, l’idée de l’absence, d’un corps fantomatique, décharné avait été mise aux enchères par Lina Saneh en 2007. Elle proposait de vendre des parties d’elle-même, en ligne sur call for body-art signature : www.linasaneh-body-p-arts.com. Lina Saneh ainsi tentait d’évacuer la question de l’incinération impossible au Liban, la question de la confiscation d’un corps, de son propre corps ; comment s’extraire du corps social ?

C’est ce que nous dit en substance la mort de ce jeune homme, une fois mort, il continue de hanter le corps social, ses artères internet. Il aurait incorporé des profils, des paroles postées et des images incontrôlables, sans cesser de renaître.

33 tours et quelques secondes où le corps n’est plus.

Flora Moricet

VOIR AUSSI : NOTRE DOSSIER AVIGNON 2012.

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