THEATRE DU PONT-TOURNANT A BORDEAUX : « En attendant Godot », dans un théâtre qui lui, n’en finit pas d’attendre ses subventions…

Théâtre du Pont-Tournant / Bordeaux / « En attendant Godot » au théâtre du Pont-Tournant, qui, lui, en attendant, n’en finit pas d’attendre … ses subventions…

Le lieu du théâtre est par essence celui du discours performatif : l’énoncé des protagonistes a valeur d’action ; sur une scène, dire c’est faire. On comprend mieux alors, au travers des dires de Vladimir et d’Estragon – ces deux représentants d’une humanité laissée pour compte – que les deux vagabonds d’En attendant Godot fassent du surplace … La vacuité de leurs échanges renvoie à leur incapacité à s’éloigner de ce lieu lunaire, planté d’un seul arbre, autour duquel se dévide en boucle leur manque d’existence.

Face à une énième représentation de cette pièce emblématique de Samuel Beckett, jouée et rejouée à l’envi depuis sa création en 1953 au Théâtre de Babylone dans une mise en scène de Roger Blin, on  pourrait légitimement  se demander: à quoi bon rime cette tentative ? En effet, même si Stéphane Alvarez, le metteur en scène du Théâtre du Pont Tournant, nous a habitués par le passé à des spectacles de qualité (comme par exemple sa création à partir de la vie et de l’œuvre sulfureuses du peintre bordelais Pierre Molinier), quel intérêt pouvait-il avoir à se confronter à ce monument où de beaucoup plus illustres que lui avaient excellé ?

Et c’est là, que l’on reste «scotché» … Un pur plaisir, une adhésion totale, qui très vite  rend solubles tous les doutes que  l’on pouvait nourrir face à une telle entreprise. La mise en scène répond scrupuleusement aux didascalies impératives qui encadrent de manière plus qu’exigeante le texte de Beckett, laissant peu de place pour l’innovation ; et pourtant, grâce aux «éclairages» de Stéphane Alvarez, on est témoin d’une transfiguration des lieux, d’une création d’un nouvel espace qui ne ressemble pas à ceux déjà vus.

Et puis, et surtout, il y a le choix de ses vibrants  acteurs qui donnent à la pièce toute sa dimension décalée. D’abord, Jean-Noël Pithon qui «est» Vladimir, escogriffe désarticulé à l’image de son personnage en quête de sens, puis Jean Bedouret, qui prête avec une naïveté désarmante ses rondeurs innocentes à Estragon, son compagnon de traversée immobile du désert de leur vie. Leur dialogue, cette conversation qui n’en finit pas et que rien ne semble pouvoir interrompre  (l’attente de Godot étant a priori sans fin),  sera diverti par l’irruption à deux reprises (une fois par acte) de Frédéric Kneip, campant un inquiétant Pozzo, dominateur pervers, au rire sardonique qui nous transperce et nous glace. Il tient  en laisse Thierry Remi, incarnant Lucky, son esclave, aussi  muet au début que prolixe ensuite lorsqu’il se lance avec une fougue débridée dans une logorrhée  délirante d’absurdité drolatique tant  le non-sens du propos dissone avec la logique formelle qui l’enrobe. Tous «donnent corps» au discours de Beckett, qui «se dit» au-delà même de son contenu : on pourrait se boucher les oreilles, qu’on «entendrait» parfaitement le texte. Le signe que la mise en scène de Stéphane Alvarez a été d’une redoutable efficacité, et ce, pour notre plus grand plaisir de spectateurs.

Plaisir à savourer car il risque être mis à mal par les menaces qui pèsent sur l’avenir de ce théâtre. Depuis quinze années, Le Pont Tournant s’est engagé résolument aux côtés d’artistes, connus ou non connus, pour soutenir la création en Aquitaine, et a participé amplement à une mission de service public en proposant, dans ce quartier de Bordeaux, celui de Bacalan,  populaire et déshérité il y a encore peu, une culture de qualité répondant au désir de rapprocher deux entités (trop souvent injustement opposées) : l’exigence culturelle  et  l’origine populaire des habitants. De plus, c’est le premier théâtre en Aquitaine à avoir offert  une accessibilité aux déficients auditifs. Et pourtant, malgré le label de qualité que personne aujourd’hui ne viendrait lui contester, ce théâtre est au bord du dépôt de bilan depuis 2006 (des licenciements économiques ont dû être prononcés cette année), en raison des subventions drastiquement réduites des pouvoirs publics (seul le Conseil Général, socialiste,  semble maintenir ses engagements).

Un espoir  cependant pour que ce lieu très fréquenté (12 000 spectateurs en 2011), reconnu unanimement par les Girondins, filiation historique oblige, comme un lieu d’excellence culturelle décentralisé, puisse résister aux aléas de son financement et perdurer : la création d’une association, «Les amis du Pont Tournant», qui œuvre de manière citoyenne pour alerter les instances politiques de la nécessité de maintenir  leurs subventions à l’aune de la qualité des services rendus. Il serait scandaleux en effet que la programmation annoncée pour cette saison  émarge à la rubrique des convois funèbres des trop nombreuses structures contraintes, par ces temps de crise, à fermer par manque de subsides.

Urgent crier d’André Benedetto, interprété et mis en scène  par Philippe Caubère ; Comment faire autrement ? nouvelle création de l’écrivain bordelais Claude Bourgeyx ; L’entretien de M. Descartes avec M. Pascal Le Jeune de Jean-Claude Brisville, interprété et mis en scène par  Daniel Mesguich ; ou encore Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et La leçon de Ionesco mis en scène par ce même Stéphane Alvarez à qui nous devons, justement, un certain  En attendant Godot… Voilà entre autres ce dont  serait  privé le public girondin si d’aventure ce théâtre venait prochainement à baisser le rideau.

Si l’«espoir de changement» incarné par l’attente de l’énigmatique Godot se trouve ruiné par le dénouement, où,  le voyage immobile des deux compères se termine par un pathétique «Allons-y», assorti aussitôt d’une dernière didascalie de l’auteur «Ils ne bougent pas», venant démentir sans appel toute possibilité de progrès, faisons le vœu que, contrairement à la fiction,  quelque chose «bougera» du côté des décideurs afin  que les créations culturelles de la Compagnie théâtrale du Pont Tournant puissent, elles,  continuer à  exister.

Yves Kafka

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