REPORTAGE : JAMBO ! LA SCENE ARTISTIQUE AU KENYA

Correspondance depuis Nairobi.
REPORTAGE : Arts et Scènes artistiques contemporaines au Kenya.

Karibu ou bienvenue dans le berceau de l’humanité. C’est en effet ici au Kenya, il y a environ 6 millions d’années, que l’australopithèque foula les collines de Tugen. Véritable terre d’accueil pour les multiples ethnies nomades et les millions d’animaux sauvages qui ont peuplé le territoire au fil des siècles, le Kenya, en préservant le mode de vie des uns et des autres, conserve un merveilleux microcosme naturel et culturel.

Issues de la structure africaine originelle, chaque tribu possède sa propre identité culturelle, sociale, et constitue une dimension essentielle des modes d’organisation et de perception de soi. Dans les terres arides du nord vivent des ethnies préservées : les nomades Samburus parlant le dialecte Maa, les Somalis et les Rendiles (éleveurs de chameaux) ainsi que les Turkanas, ethnie ancestrale de la région. Le long de la Vallée du Rift vivent l’ethnie des Kalenji, mondialement connue pour sa pratique talentueuse de la course à pied. Sur les rives du lac Victoria, on trouve les Luos et les Luhyas.

Au sud de Nairobi résident les Akambas, incroyables sculpteurs sur bois. Sur les pentes du Mont Kenya demeurent les Kikuyus, qui représentent tout de même 20% de la population totale au Kenya. A travers les plaines du sud resplendissent les couleurs des tenues traditionnelles Maasaies, un peuple haut en couleur, autrefois guerriers les plus redoutés d’Afrique. Le peuple Maasai a su, au fil des années, préserver ses traditions intactes. Les villages, ronds et entourés d’épineux, appelés « manyattas » leur sert de protection contre les éventuels prédateurs. Ouvrant volontiers leurs portes aux curieux, moyennant peut être quelques shillings pour entretenir la communauté, ils n’en sont pas moins fermés au monde environnant, et il n’est pas impossible de les voir en ville, vêtus de leurs tenues traditionnelles avec le portable à la main.

C’est toujours le cadre ethnique ou tribal qui continue d’assurer, même après le colonialisme, la structure fondamentale de l’héritage culturel, spirituel et artistique des populations africaines. La culture bénéficie d’un large métissage, et pour exemple le peuple swahili, peuple de la côte est, qui fusionne influences arabes, africaines, indiennes. La musique Taarab jouée à l’origine seulement lors des mariages swahilies connaît depuis quelques années une résurgence dans une forme pop. On peut noter que les artistes en Afrique de l’Est, contrairement à leurs compatriotes sénégalais ou encore du sud peinent à transformer les acquis traditionnels. La musique et la danse, performances connues sous le nom swahili de « n’goma » (tambour en swahili) appartiennent toujours à ces évènements du quotidien, se pratiquant dans le groupe. L’expression de l’identité ethnique passant avant l’expression individuelle, la création originale peine à se légitimer et à trouver un cadre qui lui est favorable.

Tout de même, chaque génération d’artistes a le besoin d’exprimer son monde environnant. C’est pourquoi, en parallèle aux institutions nationales comme le National Museum, et en échos à la dynamique contemporaine internationale, émerge dans la capitale keyniane, et depuis peu également en Tanzanie, des espaces de création, de promotion et de transmission artistique.

C’est le cas du Go Down Center qui depuis son établissement à Dunga Road dans la zone industrielle de Nairobi en 1995, a pu réunir la volonté d’associations et de fondations qui sans renier les arts traditionnels également enseignés, permettent à tout public l’apprentissage d’autres arts.

Internationalement reconnu aujourd’hui, le Go Down a été impulsé à la fin des années 90 par un groupe d’artistes plasticiens, musiciens, danseurs…, contribuant à faire que la culture et l’art appartiennent à la société contemporaine Est africaine. Offrant plus de 10000 m2 d’espaces de performances, de répétitions, de bureaux, de studios, le Go Down est un centre pluridisciplinaire. Certaines fondations, comme la Kukuka Maisha Fundation travaille dans le sens de l’intégration sociale en faveur des jeunes habitants des bidonvilles en leur offrant la possibilité de jouer, danser, et de se représenter en public.

Il existe également le Dance into space, un espace dédié à l’apprentissage de la danse contemporaine pour un public mixte. Valides et invalides peuvent ici entrer dans la danse. La communication de ces initiatives reste très faible mais le bouche-à-oreille, selon le fondateur, fonctionne bien et les participants sont toujours plus nombreux. Il existe par ailleurs des magazines comme la Revue Up, largement diffusée à Nairobi, qui relaie le dynamisme urbain culturel. Au Go Down, sont inscrits au-dessus de chaque espace les noms des soutiens privés (comme Ford) ou étatiques (comme l’Union Européenne), ou encore des ONG qui favorisent le développement de projets artistiques. Un grand espace central sert de lieu de répétition et d’exhibitions autour des dizaines d’ateliers qui occupent la cour. Des artistes professionnels, notamment visuels, se voient ici offrir des espaces de création et d’exposition. On rencontre également les concepteurs de marionnettes en latex d’un célèbre show TV satyrique et engagé, très similaire aux Guignols de l’info en France. C’est ainsi que se mélangent amateurs et professionnels, se partageant l’espace voué à grandir, de l’art contemporain africain.

De plus, l’African Art Trust, fondation créée par le collectionneur et philanthrope Robert Devereux a été enregistré depuis le 21 Avril 2011 à The Charity Comission de Londres pour son soutien à la création visuelle et à la promotion de ces artistes dans le monde entier. The Trust est basé sur des années de voyage en Afrique où ce collectionneur d’œuvres d’art a permis de montrer tout le talent qu’il y avait ici. Connectant 17 associations culturelles sur le continent, plusieurs workshops, ainsi que des branches sur les autres continents en Amérique du Sud, Europe, Russie, Asie du Sud Est, il offre aux artistes ou organisations d’Afrique de l’Est la possibilité de profiter de workshops et résidences en dehors du continent, enrichissant leur connaissance et savoir-faire. La plupart des artistes du Go Down et d’autres centres, comme le Nafasi Art Center à Dar-es-Salaam en Tanzanie bénéficie de cet appui pour inscrire leur activité artistique dans cette dynamique internationale.

Certaines associations nées au Go Down, comme Le Kuona Trust, forte de leur succès, ont pu s’établir ailleurs dans la capitale pour développer leur activité grandissante de façon autonome, s’insérant elle-même dans le programme de l’African Art Trust. Le centre réalise aujourd’hui que ce succès provient essentiellement du fait qu’ils se sont toujours attachés à répondre aux besoins des artistes, les engageant dans les prises de décision concernant les activités et l’orientation du centre, les rendant ainsi acteurs du changement. Pour les managers du centre, il existe un lien évident entre l’expression artistique et la démocratie.

En revitalisant la communauté artistique, et en prêtant attention à l’expression de ces artistes dans la vie publique, et aux autres marginaux de la société, les organisations qui supportent et nourrissent les expressions artistiques et culturelles comme le Kuona participent au processus de changement social pour une société plurielle et démocratique. Le public toujours plus nombreux lors des journées portes ouvertes, aime interagir avec les artistes et se sent de plus en plus autorisé à apprécier ces espaces de liberté, passant outre les préjugés, notamment celui de penser que ces espaces sont occupés par des gens dangereux. Le Kuona cherche toujours à diversifier ses propositions afin d’ouvrir encore davantage les portes du centre à un plus large public.

Depuis 12 ans maintenant, le centre a même était en première ligne pour donner la chance aux femmes de sortir de leur foyer et d’exprimer elle aussi leur art. Plusieurs ateliers dans ce grand jardin du quartier de Hurlingham-Kilimani, où se loge le Kuona, appartiennent désormais à des femmes où elles peuvent produire leurs œuvres en toute légitimité, et rencontrer un public. C’est le cas de Jacky (cf photo), installée depuis plus d’un an et demi dans un atelier du Kuona, qui expose et vend aujourd’hui ses toiles dans le monde entier. L’impensable devint réalité pour elle.

Du côté des arts de la scène, il y a le National Theater (à côté de l’Université), mandaté lui par le Ministère de l’Héritage National et de la Culture au Kenya, qui propose un espace de répétitions et de représentations pour les productions locales et internationales. Mais il y a aussi le Phoenix Players, qui depuis 1983 propose une nouvelle pièce toutes les 3 semaines. Le répertoire est large, allant de la comédie au drame, du classique à la farce, au classique, à la comédie musicale, pantomime… Le Phoenix est lui une association non-gouvernementale et ne vit que sur les abonnements, tickets et dons privés. Ce qui est intéressant dans cet espace situé dans le quartier des affaires, c’est que les acteurs sont locaux et que des auditions régulières sont organisées, autorisant ainsi tout passionné et amateur à tenter sa chance pour monter sur scène et devenir professionnel.

C’est d’ailleurs le sujet du film box-office kenyan actuel, « Nairobi Half Life », du réalisateur Tosh Gitonga, qui concourt pour la précieuse statuette des oscars. Un film avant-gardiste pour le pays qui a réuni les meilleures collaborations. « C’est l’histoire que nous connaissons tous et dont on ne parle jamais. Que vous viviez dans les quartiers riches, ou dans les quartiers populaires, ou les bidonvilles, c’est le Nairobi que nous connaissons tous, auquel nous nous identifions. C’est de ça qu’il s’agit dans « Nairobi Half Life ». Nous avons porté cette vie à l’écran pour montrer la vie que certains mènent et les circonstances dans lesquelles nous nous retrouvons dans cette vie, comme dans l’histoire du personnage de Mwas. Tout ce qu’il voulait, c’était devenir un acteur, mais regardez où il a fini. C’est rapidement devenu une question de survie ». (extrait d’une interview du réalisateur)

Il insiste aussi sur le fait que les acteurs sont plus vrais que nature, et c’est indéniable, puisque l’on y retrouve par exemple des musiciens que j’ai moi-même croisés quelques jours avant dans la rue. Ce qui assoit définitivement ce que Tosh Gitonga appelle « l’authenticité scénaristique typique du nouveau cinéma africain ». Rendez-vous donc aux Oscars. Cette possible consécration serait l’opportunité de révéler au monde entier la culture dynamique et tolérante présente sur cette côté est du continent africain.

Audrey Chazelle

Ici lien vers l’actualité du Kuona :
http://kuonatrustblog.wordpress.com/2012/11/19/kuona-trust-november-newsletter/

Ici lien vers l’actualité du Go Down :
http://www.thegodownartscentre.com

Ici lien vers l’actualite du Phoenix players :
http://www.phoenixtheatre.co.ke/

Ici bande annonce du film ‘Nairobi Half Life’:
http://www.youtube.com/watch?v=nRjBLAnx2jU

Photos Audrey Chazelle / Copyright Audrey Chazelle / Inferno Magazine 2012.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives