NOVART 2012 : DEUX DESTINEES DE FEMME AU TNBA DE BORDEAUX

NOVART 2012 / Biennale des Arts de la Scène : L’assommoir / mes David Czesienski / La Petite mes Anna Nozière / TNBA / Bordeaux / Du 15 au 30 novembre 2012.

De la dégringolade festive de Gervaise à l’avènement post-mortem de Jennie

 Six jeunes acteurs, l’enthousiasme chevillé au corps et débordant d’une énergie communicative, sont là, accoudés au comptoir de L’Assommoir, cet estaminet pour prolos, pour se (et nous) raconter la fabuleuse et sordide histoire de Gervaise. La blanchisseuse, héroïne déchue de la fresque naturaliste de Zola, nourrit leurs échanges rythmés  par l’ingestion régulière de boissons alcoolisées qui sont, à leur vie prosaïque marquée par le travail et la misère, ce qu’est la ponctuation à la prosodie : une manière de retrouver sa respiration.

Le dispositif choisi mêle la narration à ce que l’on pourrait nommer des «filages» de scène, où, tour à tour les couples d’acteurs échangent leur statut de narrateur et d’acteur pour jouer tous les rôles : ils sont, filles et garçons confondus, Gervaise, l’irréprochable épouse et mère  qui va finir prostituée ; Lantier, le paresseux,  infidèle et séducteur ; Coupeau, l’ouvrier zingueur sobre qui va finir fou miné par l’alcool à Saint-Anne ; Lorilleux, l’artisan égoïste et cupide ; Goujet, le forgeron ami et prêteur qui va à son insu précipiter la chute de la maison de la blanchisseuse ; Virginie,  la sœur perverse de l’amante de Lantier, ; Bazougue, le croquemort ; mais ils sont aussi les raconteurs de cette épopée dramatique où l’on voit que grandeur et décadence ne sont pas l’apanage des bourgeois : les pauvres aussi, en plus du déterminisme social auquel ils ont déjà affaire, partagent  ce «privilège» de secréter entre eux la destruction de leurs compagnons de galère.

Alors qu’ils racontent et «jouent» le destin de ces protagonistes déterminés par leur milieu, englués qu’ils sont dans La misère du monde (Cf. Bourdieu) qui leur colle à la peau, et qui, entre abattoir et hôpital, avec des pauses autour du zinc, sont entraînés inéluctablement vers une déchéance destructrice (tous ou presque finiront alcooliques, et Gervaise et sa fille, la ravissante petite Nana, prostituées), alors que cette dégringolade est terrible, alors que le propos est noir et pour le moins désespérant,  la force jubilatoire de cette troupe nous enchante. C’est comme si, évitant tout pathos, ils avaient réussi, au travers de leur incroyable tonicité,  à nous transmettre l’ivresse d’une humanité qui, bien que blessée pour ne pas dire moribonde, recèle en elle une espérance à dépasser ce qui «historiquement»  l’asservit.

Issus de la première promotion de l’ESTBA (Ecole Supérieure de Théâtre de Bordeaux en Aquitaine, créée par Dominique Pitoiset, le directeur, metteur en scène, acteur, des lieux), ces comédiens talentueux et engagés dans un théâtre festif sans concession, se sont depuis rassemblés dans le collectif OS’O.  Débordant de créativité et de désir de jouer, ils ont trouvé en la personne  de David Czienski, un tout jeune metteur en scène berlinois, le catalyseur d’un théâtre où la corporéité permet de réifier les mots.

Cet engagement total fait figure de coup de poing et si, de L’Assommoir,  nous  sortons véritablement K-O, enivrés nous aussi par la tornade qui a agité la scène … c’est pour notre plus grand plaisir !

Si la trajectoire suivie par le destin de Gervaise dans L’Assommoir pourrait être figurée par une courbe descendante, celle de Jennie dans La Petite donnerait alors lieu à un diagramme ascendant. Et pourtant, alors que la première pièce est marquée de bout en bout par une jubilation communicative, là nous sommes immergés d’emblée dans des eaux troubles qui créent un malaise palpable. Et même si La Petite adviendra à elle-même après un parcours qui la fait remonter le temps (et nous, spectateurs, avec…) pour en exorciser le trauma originel, il n’en reste pas moins qu’on ne sort pas intact de cette expérience fondatrice.

Après Les Fidèles, Histoire d’Annie Rozier («anna-gramme» d’Anna Nozière), créé en octobre 2010 au TNBA,  celle qui est née avec le théâtre en elle, remet en scène les obsessions qui la traversent : «nos» morts qui, faute d’avoir été tués pour de bon, pourrissent nos existences diaphanes de vivants. Et ce tant que nous n’avons réussi à échapper à leur insatiable appétit de dévoration.

Sur le plateau d’un théâtre, lieu de toutes les représentations et de toutes les illusions (Cf. L’illusion comique de Corneille) la réalité se dispute au rêve souvent cauchemardesque. Les fantômes des morts viennent interférer avec la vie présente au point où, captifs du passé non élaboré, les vivants se démènent tels des pantins désarticulés (Cf. les poupées qui représentent tour à tour l’enfant mort ou la Petite, bébé), s’agitent en jouant leur rôle (non) écrit d’avance, tout en étant condamnés, en fin de «conte», à du surplace. Ainsi Jennie, dont la mère morte en la mettant au monde sur ce même plateau, porte en elle un foetus de dix mois qui refuse de trouver l’issue, la voie de la sortie qui lui permettrait de déplier ses poumons et d’advenir à une existence aérienne. Avec elle nous voyageons dans le maelström qui l’englue, prise dans cet agglomérat compact des affects de culpabilité et d’angoisse sidérante (n’a-t-elle pas tué sa mère en venant au monde ?) dans lesquels elle s’enlise au point de ne pouvoir s’autoriser à donner vie à son tour.

Comme dans le théâtre baroque (Cf. Circé et le Paon de Jean Rousset), nous-mêmes sommes déstabilisés : Où est la réalité ? Où est la fiction ? Sont-ce des morts qui traversent l’espace scénique ou les acteurs d’une pièce qui se joue et dont nous sommes aussi conviés à partager le jeu lors d’un «bord de scène» improbable  où le public, muet, est pourtant «entendu» par le metteur en scène-acteur qui répond d’un lieu où notre parole invisible prend corps ? Mais n’est-il pas illusoire de vouloir les défaire l’une de l’autre, cette fiction qui envahit et cette réalité qui résiste, ce sujet de la métamorphose fictionnelle  et celui de l’ostentation du réel qui insiste, sachant, justement, qu’elles entretiennent entre elles des rapports si étroits que leurs liens sont à jamais inextricables ?

Il faudra que la mère morte se dépouille de son linceul, il faudra que débarrassée de ses oripeaux de défunte, complètement nue, elle s’avance vers sa fille, Jennie, pour que cette dernière puisse échapper aux rets de sa venue au monde marquée par le sceau inaugural de la mort. En se prenant dans les bras l’une de l’autre, elles embrassent chacune leur destin et se délient enfin. Libérée de sa mère morte qu’elle portait en elle comme l’interdit de donner elle-même la vie, libérée du fantôme de Hamlet, le fœtus qui se love inerte au creux de son ventre va pouvoir s’autoriser à bouger et la vie va, enfin, pouvoir advenir. Pour que vive un sujet, pour que l’espace de l’amour s’ouvre, faut-il encore que la «délivrance» puisse se produire : lorsqu’ une mère en couches a délivré la vie en trouvant la mort, seul  le détour de la fanstasmagorie du rêve, représentée ici sur l’autre scène d’un théâtre (enchâssé à l’intérieur du «vrai» théâtre où nous sommes assis) et la réification des figures refoulées du désir qui en résulte, permettent ce retournement.

Cette «création» résonne profondément à plusieurs niveaux : le théâtre a, sous nos yeux ce soir, et avec notre fictive participation, accouché de la vie.

Yves Kafka

Programme complet sur : http://www.novartbordeaux.com/

Visuels : 1/ L’assommoir David Czesienski / 2/ La Petite Anna Nozière / NOVART 2012

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