ESTELLE DESCHAMP / MARION VERBOOM : ARTYBUILDEUSES

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Expositions : Marion Verboom / AGGER / 40m cube / Rennes / 14 sept. 8 déc. 2012 – Estelle Deschamp / Quark / Angoulême / 1er au 16 déc. 2012.

Marion Verboom et Estelle Deschamp, deux artistes dont le travail de sculpture et d’installation joue les oxymores. Il ne s’agit pas là d’une démonstration pour le simple défi d’en faire mais d’une pratique davantage empirique, pour un résultat qui se situe à la limite de… mais de quoi ? Ce sont deux expérimentatrices à partir de formes qui affirment leurs charges référentielles, usant de matériaux familiers ici redécouverts, au travers de potentiels ou usages inenvisagés. On a l’impression de se trouver dans une histoire parallèle des possibles, une sorte d’uchronie de la forme.

Dans le cadre de la biennale Les Ateliers de Rennes, 40mcube présentait AGGER une exposition personnelle de Marion Verboom (jusqu’au 8 décembre 2012).

Impression étrange. Ultra référencé, son travail se traduit malgré tout par une indétermination manifeste. Les formes qui semblent familières nous baladent dans une histoire de l’architecture et de la sculpture dont les emprunts se moquent de la chronologie ou des frontières. À la fois archaïques et minimales, les sculptures s’alignent dans une scénographie si rigoureuse que le contraste est encore plus prégnant. Jouant avec l’échelle humaine, elles se laissent appréhender d’ailleurs, tout est fait pour qu’on puisse circuler autour. Pilastres, chapiteaux, piliers, il s’agit là d’une première lecture. Statuaire cultuelle anthropomorphe et idoles à caractère tellurique ? concrétions minérales et strates géologiques ? ça marche aussi…

Dans une vue d’ensemble, elles s’affirment, indestructibles comme des formes ayant traversé les âges ou plutôt, atemporelles. Mais de plus près, c’est la fragilité qui prime. Les matériaux solides dont elles auraient dû être faites (si on se fie à leur allure) se révèlent en réalité bien fragiles : terre cuite, cire, plâtre et aussi une chose assez indéfinissable qui ressemble à du béton cellulaire version molle. Détournées de toute fonctionnalité, sortes de colosses aux pieds d’argile, c’est au final la fragilité de leur force qui nous retient. L’exemple le plus parlant est sans doute l’ensemble Loess, des tours cubiques, à hauteur d’homme, constituées de feuilles de céramique. Comme des bandelettes figées, les couches se superposent dans un équilibre plus que précaire -certaines feuilles s’autorisant des replis qu’il faudra récupérer sur plusieurs étages pour rattraper l’horizontalité de l’ensemble.

Sans nul doute très pesantes, cette masse qui assure leur stabilité accroît d’autant leur fragilité (on ne peut s’empêcher de penser à la phase délicate de leur transport). Digitale, l’une des sculptures qui est la stylisation en cire d’une hache de l’âge de fer, m’évoque des origines Incas. Il m’est alors venu en bande-son la musique d’une vidéo de Cyprien Gaillard, Cities of gold and mirrors (2009), dans laquelle les restes imposants de la civilisation pré-colombienne côtoyaient une société en déliquescence. Dégénérescence, mutation, renaissance ou l’ensemble ? L’indétermination est aussi là. D’abord dérangée par ce travail que je trouvais trop bavard, c’est bien cet inconfort qui me fait y revenir.

À Angoulême, Quark accueille (jusqu’au 16 décembre 2012) le travail d’Estelle Deschamp mis en dialogue avec Le Corso, une vidéo de Bertrand Dezoteux – dont le travail de collage numérique archaïque, chargé et fantasque ne sera pas ici de nouveau développé. Mais attention, non moins fourni est l’univers d’Estelle Deschamp.

Rien qu’une lecture des titres de ses oeuvres sur son site personnel permet d’envisager l’étendue de la chose. Ceux-ci se réfèrent, entre autres : à un menu fast-food, à de la musique industrielle, à des locutions latines, au culte mortuaire, au barbecue et à la peinture de genre. Tout cela se traduisant essentiellement sous la forme de sculptures, installations et montages photographiques et utilisant des matériaux qui se justifient par deux qualités principales : peu onéreux et simples à manipuler. À partir de cela, Estelle Deschamp compose et en substance, c’est beau comme la rencontre fortuite sur photoshop d’un sac de plâtre et d’une scie circulaire.

Si on peut trouver une certaine préciosité dans le travail de Marion Verboom (délicatesse et précision des formes, finitions parfaites, dorures…), chez Estelle Deschamp, celle-ci est plutôt maltraitée. Radicalité et expérimentation viennent de bon coeur défier les fioritures. Les détails sont retenus pour ce qu’ils ont de plus excessifs et inutiles (socle, moulure, placage type trompe-l’oeil, encadrement) et viennent, comme pur décorum, se greffer aux structures inachevées. Pour exemple, son installation Capriccio présentée dans l’exposition. En référence au genre pictural, des colonnes de placoplatre au style antique, sont disposées çà et là, la plupart couchées, pour former un paysage de ruines. Mais si la fabrique de ruines était une pratique fort chic pour qui voulait s’encanailler dans les jardins des 18e et 19e siècles, ici, leur puissance romantique équivaut à celle d’une visite chez Jardiland…

Comme en chantier, l’ensemble est précaire. Le placo est brut, le mortier est visible, les colonnes sont creuses, les moulures et supports de plâtres dénoncent eux-mêmes leur inutilité, les échelles sont réduites. Complètement instables et défonctionnalisés, les éléments valent pour leurs natures dans un grand jeu d’oxymores entre formes classiques et matériaux contemporains. Triptôn est un bas-relief de contreplaqué brut qui vient se fixer au bas d’un mur de l’espace d’exposition. À l’intérieur, des cadres, circonscrits par des moulures de bois, accueillent des photos d’écume marine.

Dans ce contexte, et aussi grâce à un dosage forcé des verts, ces images transmutent en placages de marbres émeraudes. Une composition totalement cheap qui, sans réelle conviction, fait basculer l’ensemble vers le soubassement d’une architecture un peu pompeuse, à moins que ce ne soit le profil d’un tombeau vaniteux ou, encore, le design d’un comptoir pour un bar à thème… Privé de tout faste, l’artifice explose. Rien n’y résiste – et surtout pas les conditions du culte ou du symbole qui se dévoilent comme pures constructions. Alors comme un défi : extraire, défaire, reconstruire, re-défaire et essayer encore, le jeu de composition semble sans fin pour explorer les autres états possibles.

Hélène Dantic

Marion Verboom, AGGER, 14 septembre – 8 décembre 2012 / 40mcube, Rennes

Estelle Deschamp | Bertrand Dezoteux, 1er – 16 décembre 2012 / Quark – 14 rue des trois notre dame (lieu temporaire), Angoulême

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légendes visuels :
– Marion Verboom, AGGER, 2012, vue de l’exposition. Production 40mcube / Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain. Photo : Nicolas Brasseur.
– Estelle Deschamp, Capriccio, 2012, vue d’exposition Architectures Fantômes, Centre d’art de Royan

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