PSYCHOPHARMAKA, UN VOYAGE ALLEMAND

BURGER & CADIOT(c) Gregoire Cornet-2

PSYCHOPHARMAKA, un voyage allemand / Rodolphe Burger et Olivier Cadiot/ Vu le 14 février 2013 à la Gaité Lyrique.

Le mois dernier à Paris, Rodolphe Burger et Olivier Cadiot ont donné une série de concerts sous la forme d’un cabaret rock et littéraire invitant à les rejoindre sur scène différents artistes de pop, partenaires de longue date ou associations nouvelles.

Ce projet est le résultat d’un voyage en Suisse et en Allemagne sur les traces d’écrivains et d’intellectuels germaniques : Werner Herzog (pour son film Kaspar Hauser), Kurt Schwitters, Paul Celan, Heiner Müller, Goethe, Joseph Beuys… Le titre « Psychopharmaka » leur a été inspiré par la rencontre avec le metteur en scène Christoph Marthaler, artiste invité conjointement à Olivier Cadiot du 67ème festival d’Avignon .

Bien que qualifié abusivement de rocker intello (adjectif devenu indéchiffrable ou vide), sur scène Rodolphe Burger n’est justement pas un intellectuel de la musique mais un instinctif. Malgré de nombreuses recherches sur le son, l’enregistrement ou le sampling, il semble assez peu se préoccuper de renouveler ce qu’un musicologue appellerait le discours musical. Son jeu de guitare reprend essentiellement des répétitions de formules simples issues du blues ou d’un rock primitif.

Pourtant, à l’audition, dès les premières notes on reconnaît immédiatement son jeu distancié et louvoyant. C’est qu’il a d’abord développé ce qu’on appellera donc, un style.

Il n’y aura donc pas de surprise à convoquer la notion de style en philosophie, telle qu’énoncée et théorisée par Gilles Deleuze, en ce qu’elle est un « agencement de formes ». Pas de surprise, puisque la voix même du philosophe est entendue, samplée, sur le morceau « Dada-Bewegung ». L’influence est donc clairement revendiquée. Agencer des formes, c’est bien ce qui semble amuser le plus certainement Rodolphe Burger. Que ce soit dans la composition même, par des collages sonores (ses albums s’écoutent un peu comme des hörspiele) que dans l’assemblage d’éléments de références hétérogènes venant créer sur scène un ensemble fragile mais néanmoins créateur d’une émotion inattendue. C’est au milieu de cet équilibre instable qu’il semble chercher un troisième terme, « dans les plis ».

A l’audition de ces compositions en forme de toupies-berceuses, le deuxième concept deleuzien qui vient à l’esprit, c’est la ritournelle. Le temps est suspendu grâce à des harmonies extrêmement simples mais étirées à l’infini sur des tempi plutôt lents, et ne trouvant jamais vraiment de résolution. C’est la forme primitive du chant, qui accompagne l’activité humaine, met en mouvement et permet la variation, l’apparition des signes. Une sorte de méditation profane. (Cette forme musicale ancienne issue de la période médiévale est reprise avec finesse par le duo folk Arlt que nous retrouvons avec l’intéressé aux Voûtes le 17 mars).

C’est donc à un spectacle empruntant les atours d’un cabaret minimaliste que nous fûmes ce soir là conviés. Quelques éléments de lumières atomisés, néons aux formes géométriques composent un arc de cercle avec des musiciens tout habillés de noir, comme pour mieux s’effacer derrière la couleur mise en scène en « pur sensible ». Un écran en fond de scène diffusant la création vidéo inédite de Cédric Scandella, fait penser bien sûr aux performances du Velvet Underground (la forme arty et new-yorkaise du cabaret).

La bonne idée de la mise en scène réside justement en ce que par le minimalisme et la lisibilité des couleurs tous les éléments deviennent signes, se renvoyant les uns aux autres dans un subtil jeu d’associations. Par exemple le percussioniste éléctronique (Arnaud Dieterlen) rappelle à la fois Kraftwerk évidemment, par son port hiératique, et le dandysme du cabaret par son costume de queue de pie. Tout comme le promontoire réservé aux entrées et sorties de la sublime chanteuse Jeanne Added évoque le “numéro”, ou le tour de chant. Enfin les ampoules électriques, allumées lors d’un lied de Schubert, peuvent rappeler les lueurs d’un candélabre, clin d’oeil subtil au passé grâce à l’outil métonymique de la modernité. Cadiot quant à lui, devient presque l’incarnation scénique du cut-up de Burroughs, par l’utilisation d’un sampleur textuel (c’est lui qui envoie en direct les boucles de voix).

Peut-être assiste-t-on là à un fantasme d’écrivain qui jouerait sur la réminiscence de manière musicale, un Proust digital. Ainsi entre voix parlée, voix chantée, musique populaire ancienne (blues), actuelle (sampling), avant-garde artistique, Rodolphe Burger n’a jamais voulu choisir ou hiérarchiser. Ses propres mélopées en sont la traduction, sorte de Sprechgesang jouant sur l’ellipse et la multiplicité sémantique.
Cependant, nous resterons critiques quant au rythme général du spectacle qui laisse des blancs inhabités entre les morceaux, ce qui vient sans cesse interrompre l’état de rêverie suggéré pourtant par les « psychoharmaka ».

On est donc d’abord séduit par le concert et l’inévitable jeu de reconnaissance d’extraits sonores provoque d’abord l’amusement puis l’on devient légèrement inquiet lorsqu’on se dit que ce name-dropping masqué peut, s’il n’est plus sous-tendu par l’émotion musicale, confiner à une forme de connivence culturelle assez désagréable. C’est là que la voix de Jeanne Added vient donner chair et grâce à la musique. Plantée sur scène dans un mélange d’arrogance et de fragilité elle parvient à donner corps à un ensemble qui manque de continuité. C’est bien la difficulté qu ‘elle semblera affronter tout au long du concert, étant elle une transfuge du monde du jazz contemporain, habituée certainement à une bien plus grande interaction et réactivité de la part des musiciens, quant ici le groupe semble incapable de se saisir d’occasions subtiles de modulations. Malgré ces nettes imperfections scéniques, on éprouve à la réécoute du disque un plaisir enfantin lorsque Rodolphe Burger fait ce qu’il sait faire le mieux : du blues mutant inspiré par la littérature et la poésie sonore.

Sylvain Elie

Olivier Cadiot, né en 1956 à Paris, est l’auteur d’une œuvre poétique protéiforme. Depuis les premiers ouvrages parus chez P.O.L (cf. « l’art Poétic »), jusqu’à l’écriture pour le théâtre auprès de Ludovic Lagarde, de livrets d’opéra pour Pascal Dusapin et la traduction de textes bibliques  (les Psaumes, le cantique des cantiques) ou enfin de Gertrud Stein. Il se fait lui même depuis plusieurs années le passeur de ses propres textes lors de lectures jubilatoires sur les scènes des centres dramatiques nationaux ou du théâtre de la Colline . Son écriture est fortement influencée par les avant-gardes littéraires du XXème siècle : Gertrud Stein, James Joyce, William Burroughs… Il fut évidemment marqué, comme nombre d’écrivains de sa génération par les séminaires de Roland Barthes et de son propre aveu, son premier choc esthétique eu lieu à l’occasion de la lecture du poème « le Tombeau d’Anatole » de Mallarmé. Ainsi, manifeste-t-il  dans son écriture le souci d’une invention formelle constante, faite de découpages, de brisures, de simultanéités. Il garde pourtant toujours en ligne de mire la volonté de « rendre simples des choses compliquées » (cf. France Culture :https://soundcloud.com/editions-pol/olivier-cadiot-laure-adler)

Rodolphe Burger lui, né en 1957 à Colmar, a tout d’abord enseigné la philosophie avant de se consacrer entièrement à la musique avec son groupe de rock Dernière Bande devenu ensuite Kat Onoma :  (http://www.youtube.com/user/Katonomavideo).
Ce groupe a connu le succès auprès d’une communauté grandissante de fans d’un rock à la fois littéraire et iconoclaste donnant lieu en concert à des performances très engagées du guitariste.

En 2002, afin de préserver son indépendance, il crée son propre label, Dernière Bande avant de fonder la Cie Rodolphe Burger. Depuis sa carrière en solo, il a multiplié les collaborations pointues avec des musiciens issus du free jazz (JohnTchicaï, James Blood Ulmer), de la chanson ou de la pop (Alain Bashung, Jacques Higelin, Rachid Taha, Marcel Kanche, David Thomas, Erik Truffaz, Erik Marchand, Stuart Staples), des artistes chorégraphes, cinéastes ou dessinateurs (Mathilde Monnier, Claire Denis, Dupuy et Berbérian) et enfin des auteurs et écrivains (Pierre Alféri, Jean-Luc Nancy, Olivier Cadiot).

L’association de Rodolphe Burger et d’Olivier Cadiot a été l’objet de plusieurs enregistrements tous parus sur le label Dernière Bande (notamment l’album « Hôtel Robinson »).

S.E.

14 février à la Gaité Lyrique Guests : Jennifer Cardini & Jeanne Added
23 février à la BnF week-end allemand : projections, rencontres, débats
26 & 27 février au Centre Culturel Suisse Guests : Stéphan Eicher & Anna Aaron
Créé le 27 juillet 2012 au 67ème festival d’Avignon
Nouvel album disponible en exclusivité chez Dernière Bande Music

Rodolphe Burger sera en concert le Dimanche 17 mars aux Voûtes à Paris avec Will Guthrie, Arlt, Pascal Comelade et Charles Berbérian http://www.lesvoutes.org/
et en tournée en solo dans toute la France http://www.infoconcert.com/artiste/rodolphe-burger-10462/concerts.html

(Photo Grégoire Cornet)

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