POURQUOI EST-CE QU’ON NE SE SUICIDE PLUS PAR AMOUR ? « KILL YOUR DARLINGS » de René Pollesch au Maillon

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« Kill Your Darlings » / René Pollesch – Volksbühne Berlin / Le Maillon Scène européenne / Strasbourg.

Le Maillon à Strasbourg se démarque par sa programmation exigeante et peut-être aussi impertinente. Cette semaine, ils ont invité Berlin à Strasbourg, des Currywurst pour accompagner deux pièces : « Die Zeit schlägt dich tot » et « Kill your Darlings ! Streets of Berladelphia ». Cette dernière est une production de Volksbühne Berlin, la mise en scène ayant été assurée par René Pollesch. À mi-chemin entre un discours sur le capitalisme et l’amour désœuvré, cette pièce est un hymne à la vie.

Sur scène, un comédien et une troupe de gymnastes berlinois descendent du ciel, chacun est maintenu par un baudrier. Une musique : Streets of Philadelphia de Bruce Springsteen. Une fois qu’ils se lèvent, comme enfin réveillés, le comédien principal Fabien Hinrichs commence à dire un texte, par moments il le chante, en allemand sur cet air. Il a changé les paroles de la chanson : « Où est-ce que nous sommes ? Dans un espace qui est trop étroit ou trop grand pour notre amour. Ce n´est pas notre faute si l´amour ne nous réussit pas. » et plus loin « Ça ne nous suffit pas, ça ne nous suffit pas. Il manque quelque chose. » Là, ce ne sont pas dans les rue des Philadelphie que la scène se déroule mais de Berladelphia (Berlin version philadelphienne) que Fabien Hinrichs a transformé en Strasdelphia à l’occasion de cette représentation, comme si la pièce pouvait avoir lieu dans toute cité capitaliste aujourd’hui.

Après cette introduction, l’acteur sur les épaules duquel repose la pièce (soutenu par la troupe d’une quinzaine de gymnastes) entonne un avertissement à propos du moment que l’on va passer en leur compagnie : « Vous ne verrez pas les meilleures scènes ce soir, car nous ne les supporterions pas. C’est pour cela que cette soirée s’intitule Kill your Darlings. Nous ne montrerons pas les meilleures scènes ce soir, car nous ne pourrions même pas les supporter. Moi non plus, je ne pourrais plus jamais jouer une pièce de théâtre, et vous ne pourriez plus jamais aller en voir une, car : vous avez déjà vu le meilleur, et vous n’en ferez plus jamais l’expérience, c’est pourquoi nous avons supprimé les moments forts, car ils ne peuvent pas être vécus. J´ai descendu la rue, longé les rangées de maisons, et j´aurais bien voulu te dire cela : „Je ne voudrais entrer par aucune de ces fenêtres bien éclairées, ni parler avec les gens qui sont derrière, nulle part dans le monde, ni même On The Streets Of Berladelphia.” ». C’est comme s’ils avaient tourné et monté un film dont ils avaient coupé certains des passages émotionnellement si intenses que les protagonistes ne le supporteraient pas et que le public non plus. Mais ils en ont oublié certains.

Le héros ou narrateur ou acteur principal est seulement vêtu d’un caleçon long brillant aux couleurs de l’arc-en-ciel. Il s’oppose souvent dans Kill your darlings à un groupe de gymnastes qui symbolise le capitalisme, un réseau qui n’est plus capable d’amour vrai, sincère, extrême. Ce constat il le dresse dès le départ, il essaie de fuir ce groupe qui l’en empêche, le porte, le maintient et le contraint. Mais un dialogue se crée, des rencontres émergent par moments même si le constate que l’amour n’est pas central, est prédominant. Dans ce monologue qui pourrait sembler long mais est trop court finalement, le spectateur est mis face à un discours alarmiste : l’amour est secondaire parce que dans un monde capitaliste ce qui importe c’est le profit, l’argent, la politique, le réseau dans lequel on se noie et dans lequel on perd toute notion de passion au bénéfice de la rentabilité.

Le raconteur, touchant, se fait brinquebaler d’un bout à l’autre de la pièce, il essaie d’instaurer un dialogue avec ce réseau, ce dernier s’exprime en bougeant, pirouettant mais sans parler. Par moments, il joue avec Fabien Hinrichs qu’il va propulser en un mouvement de balancier, métronome rythmant la pièce, la vie mais à l’envers, dans les airs, il va aussi lui servir de canapé ou va simuler un moment de séduction cela dans le mutisme le plus complet. Cette troupe, il la harangue : « tu te prétends capable d’avoir des relations, mais non », « tu es un réseau, tu es trop de monde et trop ce n’est personne », « tu as mon numéro, pourquoi est-ce que tu ne m’appelles pas ? », « l’individualité ça ne me dit rien, besoin de plus grand. » ou encore « je vais chercher une relation sérieuse, ça fait peur », « je reporte les rendez-vous mais je t’aime j’en suis sûr » et ce questionnement qui peut sembler étrange à notre époque : « Pourquoi est-ce qu’on ne se suicide plus par amour ? ». Mais oui, pourquoi pas ?

En assistant à Kill your darlings, on est mis face à un propos politique qui nous interroge sur notre rapport au monde et à notre vie. Les priorités ont changé, le capital prédomine et a pris le pas sur le reste, le narrateur lutte mais, par moments, semble dresser un constat d’échec : comment aller à l’encontre d’un groupe qui fait corps et oppose un silence à des questionnements fondamentaux ? Le metteur en scène propose plusieurs possibilités : du lâcher de patates sur le public à danser et sauter sous la pluie en une folle fête ou encore en ne coupant pas les dernières scènes pleines d’intenses émotions du montage final voire en enfermant son héros dans un costume de poulpe qui s’exprime en ces mots : « Tu dois rester dans le costume de poulpe jusqu’à ce que quelqu’un t´aide à en sortir. Tu dois rester seul tant que tu n´as pas trouvé le grand amour. ». À méditer.

Cécile R.

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© photos : Thomas Aurin

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