TRIBUNE : POURQUOI L’HORIZON SERAIT-IL DEVENU INCONCEVABLE ?

ma chambre froide

TRIBUNE : POURQUOI L’HORIZON SERAIT-IL DEVENU INCONCEVABLE ? par Blandine Rinkel.

Parce que le réalisme forcené d’un certain théâtre contemporain fait grimacer Fantasio et donne de l’urticaire à Benvolio ; parce qu’Arkadina finira par se suicider face à l’impératif d’objectivité narrative ; parce qu’on ne nous fera pas croire que la malice du lapin d’Alice puisse atterrir dans l’assiette d’un plateau-télé et parce que Hamlet ne parvient pas à réfréner son fou-rire quand on veut lui faire croire à « la crise », nous (r)appelons au théâtre son devoir d’HORI-ZONER.

L’illusion de l’objectivité

« Moi je fais confiance à Pinter, lui au moins, il parle de la vraie vie » avance une vieille dame dans la salle de l’Odéon, bondée et prête à accueillir le Retour du dit-dramaturge. L’étendue de la puissance des créations de Pinter n’est pas ici à remettre en cause. Néanmoins, cette idée d’une « vraie vie » opposée à la « vie fantaisie » est symptomatique de l’idée consensuelle voulant que seul un réalisme forcené soit gage de lucidité. La réception d’une certaine écriture s’accorde sur cette idée: il faudrait parler quotidien et idées (déjà) reçues pour parler vrai. « Une pièce dans l’air suintant de notre temps, cynique et jubilatoire tout à la fois » peut-on lire sur Internet en guise de commentaire averti à Only Connect, de Mitch Hopper. La jubilation assurerait donc la qualité et le cynisme la complexité ; l’impératif d’une « triste objectivité » l’aurait emporté. Faut-il pourtant, ici, avoir la bassesse de rappeler que toute écriture ne sera jamais que subjective ? Est-il vraiment nécessaire de répéter que l’objectivité prétendue de l’art n’est qu’un av(o)eux de résignation ? « J’écris pour le théâtre; je n’écris pas de romans, je ne suis pas journaliste ; je ne cherche pas à exprimer mes opinions. Je n’ai pas de message à faire passer. Je n’essaie pas de partager mon savoir. Je ne sais rien. » affirme Mitch Hooper dans le fascicule d’Only Connect. Comme si, écrivant pour le théâtre, un auteur pouvait s’exempter de toute prise de position. Comme si poser une situation où les hommes et les femmes sont réduits à des bêtes de sexes et de communication n’était pas déjà prendre parti. Comme si faire de la communication un tunnel pailleté conduisant droit au suicide ne révélait pas une vision sérieusement résignée de « notre société ». Comme si retranscrire un langage creux et dénué de toute poésie sans le critiquer ne revenait pas à collaborer à un certain système de crétinisation. Comme si faire de l’Amour une norme, ne serait-ce qu’une norme thématique – « Je voulais parler de l’amour » avoue Mitch Hooper – et non une exception n’était pas, d’emblée, saccager la possibilité du véritable évènement amoureux. Comme si, finalement, l’écrivain de théâtre pouvait livrer la réalité de manière neutre, comme s’il pouvait n’être pas toujours d’abord en situation.

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Only Connect, Mitch Hopper

La tristesse de rire, où l’ironie de la situation

Quoiqu’ils en disent, auteur et metteurs en scène demeurent donc toujours en situation, toujours déjà engagés. Et quoi qu’ils prétendent, ils en ont toujours – plus ou moins implicitement – conscience. Faire l’amalgame entre le théâtre d’un Mitch Hooper ou d’un Simon Stephens et une simple sitcom serait manquer de lucidité. Le courant du naturalisme post-moderne auquel participent ces auteurs n’est évidemment pas naif, pas plus que Mark Ravenhill ou Joel Pommerat ne sont dupes de la « sombre réalité » qu’ils nous exposent. Non seulement les auteurs connaissent tous la déception, la bêtise ou la terreur engendrée par cette « société du spectacle » révélée, mais surtout, ils jouent de ce savoir. Ils « font semblant de faire semblant », ils imitent un langage machinal auxquels ils ne croient pas, ils traitent leurs sujets avec distance, bref: ils ironisent. A l’Odéon où, en Décembre dernier, on interprête la Fin de partie de Beckett, le public comme les artistes savent que tout est fini ou va finir ; chacun sait que ça parle une fois l’espoir ayant été tué. Mais ce qu’ils savent aussi c’est qu’on peut toujours, confortablement installé dans son siège de velours, se frotter les cuisses et rire de la résignation dans laquelle on baigne. C’est l’esprit (le witz) Gaulois qui s’amuse du désespoir qui le hante. Depuis Boileau, « plaire et instruire » est l’injonction artistique du théâtre : alors on « s’instruit » au moyen d’une lucidité grinçante, alors on se fait plaisir par une ironie déchaînée. Seulement, l’ironie participe-t-elle vraiment du plaisir ? N’est-elle pas plutôt la « politesse du nihilisme », à savoir une manière de continuer à parler quand, pourtant, rien ne se dit plus en soi ? Le cynique prétend dire ce qu’il ne pense pas, mais ne dit jamais ce qu’il pense plutôt. Tourné en dérision, l’idiot du village n’en est pas moins idiot. Ce n’est pas parce qu’il est posé sur scène, qu’un usage du monde médiocre et suffisant se fait plus intelligent.

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Punk Rock, Simon Stephens

L’insoutenable noirceur de l’être

Des fauteuils rouges fatigués, un rideau exhibitionniste, un brouhaha qui descend, et puis lumière. Lumière sur quoi ? Ici l’impossible se conçoit : lumière sur la « noirceur de notre société contemporaine ». Combien de pièces actuelles cherchent à « dénoncer la sombreur d’un monde toujours plus déshumanisé » ? Combien de déconstructions visent strictement, à l’instar des créations de Martin Crimp, à « traiter de la violence actuelle »? Combien de spectacles pour « nous ouvrir nos yeux brulés sur la société du spectacle et le désespoir qui lui incombe » ? « Le monde est sombre; la vie est difficile; c’est la lutte » ; voilà ce que la majorité des auteurs contemporains semblent vouloir nous faire comprendre en nous donnant à voir les « faits de société » dans un « degré zéro de l’écriture ». Certes. Certes, la vie n’est ni un épisode du Bigdil, ni cette farandole de kermesse à laquelle s’adonnent les enfants. Evidemment qu’un certain désespoir encontre les chants de l’hyper-communication et que la violence du travail-rentabilité pollue la conscience commune comme jamais. Mais est-ce une raison pour s’en tenir à ce qui est ? Est-ce une raison pour abandonner la sauvagerie du rêve et la déliaison caprieuse de nos imaginaires ? Est-ce une raison pour répugner à chérir les fantasmes chorégraphiés et les aspirations de coloriages que chacun porte en soi ?

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Un peu de tendresse bordel de merde, Dave St Pierre

L’horizon n’est plus inconcevable

Dans ces pièces cherchant à mécaniser un réel prétendument figé, il semble qu’on a tué l’horizon. Où respire-t-on ? « Les plus beaux de nos gestes nous viennent de cette sauvage impossibilité de s’en tenir à ce qui est », écrit Annie Lebrun dans Du trop de réalité. Où passent la vie dans ces désespoirs incarnés ? Où passe le sursaut pourpre dans ces esthétiques noir et blanches ? Où passe la boulimie désireuse dans ces dialogues rachitiques ? Où passe la deuxième partie de Fantasio, celle où le désespéré se tranforme en bouffon du roi et se passionne pour un homard à la moutarde ? Où passe la langue qui gratte le palais, les grains de poivre sur une glace à la fraise ? Où passe l’humour salubre de la présence ?

Eric Chevillard dit qu’il s’agit d’écrire pour contre-attaquer, Francis Ponge appelle à écrire pour vivre perché dans une pose révolutionnaire. Au théâtre comme ailleurs, il serait donc temps de cesser de ne regarder l’horizon que de biais. Les histoires magiques existent, qui ne cesseront jamais de fourmiller au loin. Sur une scène, on peut se piquer d’un fou-rire de rebéllion face à une feuille d’impots, mettre un masque de cantatrice et dormir sur une seule patte d’autruche. Sur une scène, on peut réinventer l’intervalle du clignotement entre l’Etre et le Néon. A cette idée rachitique et morte-née qui veut que la « vie soit irrémédiablement dure » et que ses représentations en soient conséquemment figées, le théâtre doit opposer le rire qui brûle et la révolte ; un saut au centre exact de la coupole de la Comédie Française et un cri de canarval guerrier ; sur scène, l’infini ne devrait plus être hors de visée.

Blandine Rinkel

Visuels : 1/ « Ma chambre froide » de Joël Pommerat / Photo DR / Copyright Joël Pommerat  / 2,3,4 / photos DR.

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