« L’EXIGENCE DE LA SAUDADE », CLARK HOUSE INITIATIVE, BOMBAY A LA FONDATION KADIST

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L’exigence de la saudade : Une exposition de Zasha Colah et Sumesh Sharma, Clark House Initiative, Bombay Fondation Kadist / 18 mai – 28 juillet 2013.

Les jeunes curateurs de la Clark House Initiative, Bombay, démontent un à un les poncifs ethnocentriques et essentialisants toujours à l’œuvre dans les grandes expositions parisiennes dédiées à l’art du subcontinent indien. Danse contemporaine, tissus, projections, dentelle ou encore interventions dans l’espace public deviennent des arguments passionnants dans le débat artistique actuel dont ils entendent redéfinir la donne.

La juxtaposition heureuse de deux termes qui semblent appartenir de toute évidence à des sphères très éloignées, L’exigence de la saudade, en dit long sur les pratiques et les engagements de Zasha Colah et Sumesh Sharma, fondateurs, en 2010, de la structure curatoriale collaborative Clark House Initiative, Bombay. Il n’est pas anodin qu’ils choisissent d’utiliser cette ancienne dénomination de la grande ville, revendiquant ainsi son cosmopolitisme et son ouverture sur le monde, alors que, suite à des crispations nationalistes, l’appellation Mumbai s’est imposée en 1995. Les tensions fertiles, déjà à l’œuvre dans le titre de l’exposition de la fondation Kadist, sous-tendent l’ensemble des pièces montrées. La saudade n’a rien de nostalgique, elle dit l’épaisseur contenue d’un siècle d’amnésie sociale imposée que prennent à bras le corps et tentent de dissiper des gestes créateurs de Padmini Chettur et Zamthingla Ruivah, qui renouent avec des traditions souvent millénaires — qu’il s’agisse de danse ou de la confection de tissus — poussées vers une expression résolument contemporaine. Sentiment complexe, très difficile à cerner, intraduisible en français, la saudade irrigue également les rides et blessures de la ville sur lesquelles s’attarde Prajakta Potnis dans ses installations. L’exigence est liée à un sentiment d’urgence à dire les choses longtemps enfouies, à regarder le corps et la ville. L’œuvre de Nalini Malani fonctionne comme une conscience intime de l’exposition mettant en regard la France et l’Inde à la lumière des événements de mai 68.

Zasha Colah et Sumesh Sharma placent leur projet curatorial sous le signe du décloisonnement des médias et genres artistiques. Le raffinement minimaliste et la lenteur exquise de la performance dansée de Padmini Chettur, en ouverture de l’exposition, resituent le corps de l’artiste et son expérience subjective de la temporalité comme enjeu fondamental de L’Exigence de la saudade. Le temps long de l’histoire d’une danse ancestrale, le Bharatnatyam, de sa transmission et de ses mutations successives sous l’impacte des mouvements artistiques modernes, des théories féministes et des recherches personnelles, confère une indicible épaisseur au temps intime, extrêmement tenu par la contrainte physique et de ce fait même, foncièrement poreux et modulable. Un même effet hypnotique se dégage des vidéos qui introduisent cette danse dans les espaces de la fondation Kadist. Les partitions de Maarten Visser qui se déploient sur les murs parachèvent cette expérience d’une radicale abstraction.

Le corps s’inscrit en négatif dans cet environnement rehaussé par le rouge pourpre, profond, des châles de Zamthingla Ruivah, qui évoquent immanquablement sa trace. Leurs motifs aux couleurs vives – autre forme d’abstraction – s’érigent en témoins, crient et chuchotent des histoires de violence et de brimades, renforcent dans leur trame une résistance obstinée qui navigue avec aisance entre l’art conceptuel et l’art vernaculaire. La menace est insidieuse, saugrenue et pourtant d’une redoutable efficacité : une batterie de rouge à lèvres fait signe vers la sexualisation à outrance et la réification des femmes dans une société en pleine mutation dont les rêves continuent à être fabriqués à Bollywood. Dans ce contexte, la présence dans l’exposition d’une œuvre de Nalini Malani, Head, for the Dispossessed, dont le regard opaque est tourné aussi bien vers la France que vers l’Inde, appelle une interrogation aigue des acquis et évolutions sociétales post-mai 68.

A sa manière poétique, empreinte d’une grande charge sensorielle, Prajakta Potnis se réapproprie les problématiques et engagements des jeunes diplômés qui, quarante ans plus tôt, sillonnaient les bidonvilles autour de Paris pour rappeler aux habitants leurs droits fondamentaux. Sa vision de la ville se nourrit de la générosité des gens, notamment issus de l’immigration, qui l’accueillent chez eux et lui permettent de prendre des images. Initialement l’artiste aurait aimé s’imprégner de la simple lumière des différentes habitations, faire respirer leurs atmosphères particulières dans son installation. Finalement l’espace de la fondation Kadist s’ouvre, devient permissif et élastique, plusieurs projecteurs de diapositives ouvrent des fenêtres inespérées sur la cité. Affects, sensations et souvenirs se cristallisent sur les murs dans de fins lambeaux de dentelle. Prajakta Potnis ausculte avec patience les tourments enfouis de la ville, redonne à cette dernière le statut d’être vivant capable de somatiser ses troubles dans des déchirures et plaies qu’elle couvre délicatement de broderies industrielles.

L’espace public redevient à son tour le lieu privilégié des interventions artistiques, dont celle de Justin Ponmany, encore en cours de réalisation. Zasha Colah et Sumesh Sharma entendent leur résidence à la fondation Kadist comme un terrain propice à des expérimentations fertiles. Affaire à suivre.

Par ailleurs, les visiteurs de la 55ème Biennale de Venise pourraient rencontrer quelques uns des artistes proches de Clark House Initiative au Pavillon Transnational dans le cadre de l’exposition Here We Arrived Nowhere.

Smaranda Olcèse
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crédits photos : Aurélien Mole

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