ART BASEL 44 : DANS L’OEIL DU CYCLONE

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Art Basel 2013 , Bâle (Ch). Jusqu’au 16 juin 2013.

Art Unlimited est l’exposition d’œuvres monumentales présentée chaque année à Art Basel depuis douze ans. À voir jusqu’au 16 juin à Bâle, en Suisse.

Après avoir lancé Art Basel Miami il y a dix ans, et cette année Art Basel Hong Kong, la foire bénéficie, pour son édition bâloise, d’une extension architecturale. Conçue par les architectes bâlois Herzog & de Meuron, elle enjambe la Messe Platz  et relie la Halle 1 côté nord, avec un nouvel immeuble pour le design, côté sud. Percé dans cette masse, un cône inversé forme un puit de lumière qui ressemble à l’œil d’un cyclone figé. Un choix architectural qui transforme la MessePlatz en décor de film de science fiction. Une œuvre de Tadashi Kawamata, intitulée Favela Café, disposée sur la place, offre un contraste déroutant avec le ballet des BMW noires qui déposent inlassablement les clients VIP.

XXL et minimal

L’exposition monumentale Art Unlimited se tient, comme précédemment, dans l’ancienne partie de la Halle 1. Soixante dix neuf projets la composent, soit dix neuf de plus que l’an dernier. La particularité d’Unlimited : montrer les plus grandes œuvres qui soient, impossibles à réaliser sur les stands des galeries. Des propositions proviennent des galeristes participants à la Foire, elles sont ensuite validées par un jury, et par le commissaire Gianni Jetzer nommé l’an dernier et anciennement directeur du Swiss Institute de New York. Au premier abord, la Hall 1 semble un peu vide, presque reposante. La première œuvre que l’on remarque, réalisée par Lygia Clarke, se démarque à peine des structures architecturales métalliques. Au-delà de cette première impression minimale, les propositions se révèlent. L’immense peinture de Matt Mullican happe les regards avec un fond jaune vif sur lequel une signalétique noire ressort intensément.

Douloureuse beauté

Champ de purification est une pièce que l’artiste chinois Chen Zhen avait réalisé en 2000, peu de temps avant de mourir. Des objets disposés comme sur une scène de théâtre, ou dans un grenier, sont recouverts de boue séchée et composent un tableau monochrome apaisant. In silence, réalisé en 2002-2013 par Chiharu Shiota est sans doute l’œuvre la plus photogénique de l’exposition. Elle est composée d’un piano décatit installé devant des rangées de chaises elles aussi usagées – un souvenir d’incendie traumatisant. Les objets sont saisis dans un entrelacement de fils noir épais, tissés de sorte à former une masse semi opaque. Les spectateurs se distinguent à travers l’œuvre et forment des ombres de couleur qui se meuvent, modifiant constamment l’aspect de la pièce.

La Beauté d’une cicatrice, faite en 2012 par Lionel Estève, téléporte une portion de nature dans l’univers artificiel de la Hall 1. Des centaines de galets lisses et arrondis, tous de tailles différentes, sont disposés au sol d’un espace semi-clos. Ils sont partiellement peint, comme s’ils avaient été immergés dans de l’eau teintée. Le procédé donne l’illusion de la présence du liquide. L’effet purement visuel forme une image mentale qui atteint les sens et provoque une sensation de fraîcheur, comme celle ressentie les pieds dans un torrent.

Black cube

Comme chaque année, il y a beaucoup de films exposés. La plupart durent moins de dix minutes. Certaines propositions conviennent plus particulièrement au contexte saturé de signes. La vidéo de Pierre Huygues est un prolongement de son travail réalisé pour la Documenta de Kassel, l’an dernier. Elle montre des instants de vie autour d’une eau stagnante et comporte des bruitages amplifiés de grouillements d’insectes et d’un essaim d’abeille. Le diaporama Gueules cassées, présenté par Kader Attia sous la forme d’un dytique, est aussi une reprise de son œuvre pour Kassel. D’un côté, des images de soldats blessés durant la Première Guerre Mondiale, dont la plupart sont difficilement soutenables, qui plus est, durant vingt minutes. Il s’agit de visages dont les parties manquantes, déformées, éclatées, broyées s’offrent aux yeux. Il n’y a pas d’effusion de sang, les blessures sont cicatrisées, et les clichés ont été pris bien après, lors des phases de reconstructions chirurgicales. La série est confrontée à des objets issus de la culture africaine, des masques, ou de la vaisselle, qui sont eux aussi cassés, ébréchés. Le lien visuel entre les deux types d’images est néanmoins efficace. Avec cette oeuvre, Kader Attia conduit une réflexion sur les constructions culturelles, européennes et africaines, la réparation et la politique.

Train fantôme

Wild Talent, réalisé en 1997 par Susan Hiller montre, sur deux écrans, des extraits de films fantastiques américains des 80’s. Il s’agit de fragments sur lesquels des enfants sont dotés de pouvoirs télékinétiques. Assemblés, ils forment un kaléidoscope de l’étrange, à l’image de nos inconscients. Sissi Spacek, d’un regard provoque l’accident de vélo d’un camarade mal intentionné dans Carrie au bal du diable. Le jeune héros de Shinning s’adresse à son petit doigt, juste avant que des nappes ensanglantées se déversent dans les couloirs de l’hôtel hanté. Drew Barrimore, les joues merveilleusement rondes, est aux prises, dans Poltergeist, avec un tourbillon d’objets du quotidien, mus par sa seule volonté. Wild Talent détient une logique narrative assez proche de celle de The Clock de Christian Marclay. Le pouvoir surnaturel, ou le talent sauvage, est le héros du film, au même titre que l’était pour Marclay, le temps.

Silence

The Sound of Silence a été réalisé en 2006 par Alfredo Jaar. L’œuvre est présenté dans un black cube dont une des surfaces extérieures projette un éclairage éblouissant. Une hôtesse régule les entrées et les sorties groupées. Le film, d’un peu plus de huit minutes, se regarde de A à Z, comporte du texte, et une unique image. Des phrases courtes, en anglais, se suivent dans un style dactylographique et résument la vraie vie de Kevin Carter, jusqu’à sa mort. Le spectateur découvre comment, déjà engagé contre l’apartheid sud-africain, il devient photographe reporter, et finalement l’auteur d’une célèbre image, récompensée par le prix Pullizer, mais aussi très violemment controversée. Le cliché a été pris au Soudan alors que Kevin Carter faisait un reportage sur la famine, un fléau qui ravageait, au moment des faits, 80 % de la population locale. L’image représente une fillette au sol, visiblement très affaiblie, à côté de laquelle guette un vautour. Kevin Carter, après avoir pris ce cliché, suite au succès mêlé de scandale qui s’en est suivi, s’est suicidé. Le dispositif d’Alfredo Jaar sert avec précision ce récit tragique. L’apparition fugace de l’image survient comme une détonation au milieu des mots.

Dans le contexte d’Art Unlimited, forcément voué au spectaculaire et à la consommation culturelle, The Sound of silence réussit à produire un « arrêt de regarder » appréciable.

Josiane Guilloud-Cavat

www.artbasel.com

Jusqu’au 16 juin 2013

Visuel : Alfredo Jaar, « Sound of silence » / Copyright l’artiste, galerie K. Mennour

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