DES CORPS, DES CORPS, DES CORPS… : « FOREST » et « WOYZECK » AU PRINTEMPS DE MONTPELLIER

forest

« Forest » : Jérôme Thomas / « Woyseck : cie Interstice / Printemps des Comédiens, Montpellier.

Inventé dans les années quatre-vingt, pour contre-balancer une époque où les metteurs en scènes étaient tout-puissants (et surtout pour mettre à l’affiche de grands noms susceptibles de faire se déplacer les foules), le Printemps des comédiens version 2013 porte bien son nom : il met en avant des artistes, des corps mobiles et puissants, dans toutes les formes de leur investissement.

Ce lundi 24 Juin étaient entres autres présentés deux spectacles mettant en jeu les corps des artistes : Forest de Jérôme Thomas et Woyzeck de Buchner mis en scène par Marie Lamachère et la compagnie Interstice. Ces deux propositions, radicalement opposées, questionnent les interprètes jusqu’au plus profond de leur corps.

C’est dans un superbe chapiteau dont le centre est éclairé de petites lampes à la manière d’étoiles, que le spectateur est invité à entrer dans le monde sylvestre de Jérôme Thomas. Le sol est jonché de copeaux de bois et les artistes sont perchés dans un nid de fortune. Un musicien accompagnera tout le spectacle en direct à l’accordéon. S’en suivront plusieurs numéros et pas de deux, alignés les uns aux autres de façon un peu simpliste mais évidente autour des éléments de la forêt : les plumes et les œufs tombés des arbres, le vent entres les branches, les morceaux de bois.

Si les numéros sont déjà vus, il sont exécutés avec tellement d’élégance qu’il se dégage de ses sous-bois un parfum de poésie touchant et vivifiant. Toutes les trouvailles (jongleries et équilibres dans la plus pure tradition) sont très simples dans l’idée, complexes dans l’accomplissement, mais paraissent évidentes tellement l’effort d’exécution nous est caché. D’ordinaire, on cherche à nous couper le souffle, ici au contraire, Jérôme Thomas nous apporte un grand bol d’air bien frais, dont s’échappent des relents de tendresse que le public ne peut s’empêcher d’applaudir. Ces applaudissements incessants ralentissent légèrement le spectacle, qui n’a pas encore trouvé son rythme, mais cela viendra certainement avec les représentations.

Le vent soufflait dehors et c’est le plateau central intérieur qui tourne. Le vent soufflait dehors et sous le chapiteau, Jérôme Thomas dégote un petit sac plastique que la ville a laissé s’échapper. Immobile, sur le bout de son nez, il le fait tenir en équilibre dans la plus grande grâce. Car tout le monde dans ce spectacle est ravissant, et investit son corps dans des courbes languissantes à n’en plus finir. De la tendresse à qui mieux mieux. Jamais, même si les bâtons tiennent droit sur la pointe du pied, jamais le corps n’est en tension visible. Tout est dans la dentelle, comme une toile d’araignée, et tant pis si l’on voit les fils invisibles, le charme opère grâce à la rosée du matin et aux corps tendres des circassiens.

A l’opposé, les corps des comédiens de la compagnie interstice sont en constante tension. Aucun relâchement chez le soldat Woyzeck qui subit à la fois les expériences folles des médecins, les petites humiliations de ses supérieurs, et la crasse amoureuse de sa femme Marie.

Dans un cercle de lumière circassien (le spectacle se passe sous chapiteau,) les chaînes d’actions font avancer les fragments de l’histoire dans un désordre efficace et brutal. L’esthétique est radicale, le jeu exigeant et brut, le travail ultra-physique. Mais ce qui marque le plus dans le travail du groupe dirigé par Marie Lamachère, c’est la précision et la rigueur. Rarement, sur les scènes françaises, on peut voir un travail aussi minutieux, dont l’investissement des acteurs est total, de la pointe des cheveux jusqu’au doigts des pieds. C’est âpre, c’est brulant, ça sent la glaise.

Le spectacle oscille entre réalisme morbide et imaginaire foutraque : comme un coq -les pieds dans la merde et la tête dans les étoiles-. Et c’est bien le cas de Woyzeck, enfermé dans son rôle fangeux et la tête dans les rêves, que Marie Lamachère a voulu rendre beaucoup plus tenace et luttant. Luttant contre sa condition sociale, luttant contre le destin, luttant contre ses cornes. Contrairement aux mises en scènes des derrières années (Ostermeier, Hourdin, Baro, Lagarde…), et peut-être contrairement à ce que dit le texte lui-même, Woyzeck n’est pas une victime, c’est un faible. Il en apparaît du coup beaucoup plus antipathique. Car ses humains-là sont des gens bien mauvais, bien durs, bien sales.

Ce théâtre du cruel nous plonge dans une réalité peu reluisante dont le spectateur sort sonné, fatigué, peut-être autant que les acteurs dont les visages et les corps sont tellement buchnerisés qu’on ne les reconnaît pas d’une pièce à l’autre. En effet, Marie Lamachère travaille en équipe et les acteurs se retrouvent d’une pièce sur l’autre.

Si les spectateurs ont rendu à Woyzeck un accueil moins chaleureux qu’il aurait dû, le public a été plus séduit par En attendant Godot et Têtes mortes de Samuel Beckett. Nous ne pouvons que vous recommander de fréquenter cette compagnie dont la richesse d’analyse va de pair avec une interprétation au poil. Surtout dans la scène où Woyzeck rase de près le Capitaine : tout à la fois une belle scène de burlesque et quelque chose de proche de la nausée, montée du fond de l’âme.

Bruno Paternot

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