INTERVIEW : RICCI / FORTE

ricciforte IMITATIONOFDEATH ph. Gianfranco Fortuna

 UN ENTRETIEN AVEC RICCI/FORTE.

Inferno : Quels étaient les points de départ, les thèmes de votre recherche théâtrale au début de votre collaboration et quelles sont ceux que vous aimeriez explorer prochainement ?
ricciforte by ricciforte 3Ricci/Forte : Depuis la genèse du groupe Ricci/Forte, l’Homme Contemporain est au centre de notre réflexion. Plus exactement, l’homme du commun, celui qui essaie de garder son équilibre sur le terrain friable et vaseux de la réalité quotidienne. En 2006, avec Troia Discount, notre premier projet de théâtre, nous avons essayé d’évaluer les efforts pour nous maintenir dans une position horizontale et affronter le monde à travers le poumon de fer d’un centre commercial, cette dernière île de satisfaction des besoins. Sept ans se sont écoulés depuis ce spectacle. L’époque qui nous entoure a changé et les asphyxies humaines sont devenues plus élaborées. Dans le dernier projet, IMITATIONOFDEATH (qui sera présenté pour la première fois en France au Théâtre MC93 Bobigny / Paris à partir du 14 Novembre jusqu’au 2 Décembre 2013), nous continuons à déchiffrer, comme des shamans, de façon radiesthésique, les aventures du présent, en utilisant la cape de super-héros qu’une enfance dorée nous a donnée avant que la vie nous réduise à l’état de carcasses respiratoires qui attendent qu’on leur donne une direction. Avec DARLING, nous continuerons l’année prochaine au festival Romaeuropa cette reconnaissance humaine à travers le concept de justice exprimé dans l’Oreste d’Eschyle pour comprendre à quel point l’on perd et l’on gagne en termes de conscience en s’abandonnant à l’instinct animal, et en se laissant persuader d’entrer dans un structure sociale, dans une polis, qui devrait nous garantir un état vital satisfaisant d’un point de vue éthique et moral. Mais comme cela n’arrive pas, nous sommes privés d’un poids sensible et individuel et nous transformons en troupeaux baillant dans les pâturages.

 

En ce qui concerne votre parcours, quelles sont les expériences qui ont fait naître en vous le désir de faire du théâtre ?
Probablement la tentative de revenir à ces moments familiaux où les faits ordinaires et quotidiens permettaient de recueillir les conseils pleins de cette sagesse typique de nos grands-parents. La réalité transfigurée est donc d’autant plus vraie qu’elle est traversée par le pouvoir de l’imagination. L’enfance magique subit les coups brutaux de l’adolescence, une croissance qui dévoile n’importe quel artifice derrière lequel nous nous étions cachés. Une fracture qui, pour cette raison, nous a aidés à comprendre que nous ne pouvions / voulions agir sans un coup de baguette magique, comme la Fantaisie : le théâtre aurait été notre «chambre toute à nous», comme dit Virginia Woolf.

 Vos spectacles font du bruit, ils créent le scandale. A Cagliari, ils ont mis de petites étoiles sur vos affiches comme ils le faisaient dans les années 70 pour les films pornos. Dans les Pouilles, vous avez été accusés d’outrage à la pudeur dans un lieu public pour un baiser entre deux hommes sur le plateau. En dehors de l’Italie, dans la plupart des pays européens, la nudité et le sexe ne sont plus une source de scandale. Par rapport à cette autre réalité, avez-vous la sensation de vous être émancipés de la pesante culture italien catholique, ou vous sentez-vous partie intégrante de cette culture et donc subversifs ?
Démolisseurs non alignés, peu orthodoxes, sans mitraillette mais guérilleros de la poésie, nous avons grandi sous le drapeau corsaire de P.P. Pasolini, nous voyageons sans but ni boussole. Nous ne sommes pas intéressés à doubler les distances du désintérêt culturel qui cloue notre pays dans un analphabétisme chronique. Ça ne nous intéresse pas de transformer la création artistique en un attentat de je-ne-sais-quel dogme. Certainement, le fait d’avoir grandi dans un pays aussi pétri de religion catholique joue un rôle décisif. Développer un sentiment d’urgence expressive à l’ombre des églises et des confessions a certainement eu un impact sur le désir de raconter, avec franchise, de façon directe, et sans les embellissements hypocrites du théâtre bourgeois divertissant. La possibilité de voyager et de faire face à différentes situations en Europe nous a permis ensuite de se débarrasser de cet uniforme de révolutionnaires dont la petite respectabilité italienne nous avait affublés. Ça nous a permis aussi de nous exposer au soleil international de la Création, libérée de l’insouciance maladive des autres dans laquelle elle s’est formée.

Dans votre dernier travail, il n’y a pas de personnages mais seulement des corps : les corps des interprètes auxquelles vous demandez de se révéler sur scène, et de montrer à tous leur vulnérabilité. En revanche, pour ce qui vous concerne, quelle part de vos vies personnelles influence votre création dramatique ?
Chaque rouage du parcours, chaque étape spectaculaire est un fragment de notre existence. On commence toujours par la nécessité de construire une architecture de mots et de visions parce que la vie l’exige. Nous  ne pourrions pas avoir la confiance inconditionnelle que nous avons de nos performers si eux-mêmes ne sentaient pas que nos revendications sont authentiques et profondément liées à nos trajectoires individuelles. On ne crée pas un spectacle par vanité artistique. La vie privée et la vie professionnelle sont inextricablement liées, ce qui donne la possibilité au souffle de se transformer en création pour les autres.

IMITATIONOFDEATH est une célébration de la vie. Souvent, on cesse de vivre et on continue simplement à exister. Montale écrivait « pas de vies, végétations. » Comme l’homme moderne, étouffé par des milliers d’activités, peut-il encore se sentir vivant ? Comment l’art peut-il l’aider dans sa quête ? Dans vos performances vous critiquez souvent le consumérisme ordinaire (celui qui est lié à la satisfaction des besoins de base …), mais le théâtre lui-même peut-il refuser d’être réduit à un simple produit culturel ?
Même l’art répond à un besoin. Ensuite, inévitablement, il se transforme en marchandise. C’est la qualité du produit et la quantité nécessaire pour s’alimenter qui fait la différence. L’art n’est pas agréable, mais stimulant et problématique. C’est un point d’interrogation coincé entre le sternum et le cœur. L’expression artistique fournit un filtre, un parachute avec quoi faire face aux défis auxquels la vie nous confronte chaque jour. Et l’Art, avec sa capacité de réinterpréter le réel, nous donne les clés pour faire face avec conscience, étape par étape, au dur chemin à prendre pour devenir les habitants de cette planète.

Les objets ont une place importante dans IMITATIONOFDEATH: ils représentent ce qui reste de notre passé, l’espace de l’absent qui malgré tout nous constitue. Cette attention au passé peut être une difficulté, une sorte d’inertie contre le présent. La «lourdeur» du passé est-elle quelque chose que vous souhaitez mettre en valeur ou tout simplement une mélancolie non étouffante ?
Nous sommes notre passé. Nous sommes les rencontres que nous avons faites, les choses que nous avons choisies. C’est un cheval fiable qui partage avec nous le voyage. Parfois, il peut ralentir le rythme en raison de conflits non résolus, mais en général et sans nostalgie, il connaît les chemins à prendre en essayant d’éviter au mieux nos fantômes.

Pour quel genre de public travaillez-vous ? Existe-t-il pour vous un spectateur idéal ?
NON au spectateur paresseux ! Notre public est celui qui soulève des questions, qui pense de façon autonome et avec sa propre tête, qui aime toujours pratiquer l’étonnement, être enveloppé par l’enchantement. Le spectateur de Ricci / Forte doit savoir qu’en entrant dans un lieu de théâtre, il devra oublier la communication médiatisée de la télévision et se laisser guider par les marques rouges inscrites sur les troncs d’une forêt qui le tirera de ses branchages pour aller profiter d’un panorama inattendu, où il pourra observer cette ironie joyeuse qui vous permet de profiter, encore une fois et malgré tout, du plaisir d’être en vie.

propos recueillis par Camilla Pizzichillo
Imitationofdeath du 14.11 au 01.12/2013 à la MC93

ricciforte IMITATIONOFDEATH ph. Andrea Pizzalis 2

ricciforte IMITATIONOFDEATH ph. Andrea Pizzalis 1

Visuels : Imitation Of Death, photos Andrea Pizzalis, Gianfranco Fortuna / Copyright Ricci/Forte.

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