COUR D’HONNEUR : JERÔME BEL EN OPPOSITION A UN THEATRE BOURGEOIS QUI PRODUIT DES COMPLEXES

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FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : Cour d’Honneur / Jérôme Bel / 17 au 20 juillet / Cour d’honneur du Palais des papes 22h.

Sur le plateau majestueux de la cour d’honneur, un à un ils viennent nous raconter leur condition de spectateur de la « Cour d’honneur ». L’espace est éloquent, chaises disposées en clair de lune, micro au devant de la scène. Jérôme Bel a choisi de dépouiller la représentation de toute forme d’illusion, d’apparats vains, seule demeure la voix du spectateur.

« Cour d’honneur » n’imite rien, il présente le spectateur à lui-même et l’expose dans toute sa diversité. Lorsque les premières expériences vécues résonnent dans les gradins, on craint d’être dans la peau d’un sociologue. D’entrevoir les choses dites avec un regard de scientifique, car nous voilà dans une position de spectateur, et nous sommes devant des spectateurs qui évoquent leur rapport à la Cour d’honneur. Tranquillement assis, on serait tentés de remarquer sur scène, et donc dans les gradins, la présence dominante du corps enseignant, un manque cruel de mixité sociale et culturelle.

Mais ce sentiment disparaît, car Jérôme Bel nous emmène au cœur de l’empathie, ce qui fait qu’on est sensible à la présence d’autrui, à son histoire… Toute la narration autour de la Cour d’honneur, développe un lien entre les individus assis dans l’ombre ou debout sur le plateau. Jérôme Bel nous émeut, et nous fait sentir au cours de cette expérience l’existence d’un espace commun où toutes les expériences, les capacités d’agir et de penser sa condition, sont égales.

La pensée du metteur en scène n’est pas hégémonique, elle ne détient aucune vérité particulière, elle cherche tout simplement partout les manifestations d’intelligence qui s’offrent à elle et les expose. Ainsi, une confiance absolue en l’interprète et autrui nous envahit. Si on voit dans ce mouvement-là une forme de démagogie, ou quelque chose d’ordre consensuel, on est sans doute oublieux quant à la force critique que peut produire aujourd’hui de tels actes.

Dés lors qu’une voix est donnée à ceux qui n’ont pas mot à dire dans l’espace public, un contre-pouvoir naît. Il s’insurge par exemple contre l’esprit bourgeois, qui domine encore le théâtre. Ou encore, àl’endroit des spectateurs du « In », ceux-là mêmes qui font état de connaissances d’un théâtre se sachant savant, à la pointe du temps, mais qui dans leur comportement, hélas, sont tout autant indélicats, grossiers et peu distingués, parfois même plus que ceux fréquentant le Off. Cela ne produit pas un
désir de scission entre le In et le off, mais plutôt la conscience de ce que développe l’esprit bourgeois pour l’image du Festival d’Avignon.

Ce dernier produit énormément de complexes, de sentiment d’infériorité, à l’endroit les individus comme pour les manifestations qui se situent à sa marge. Bel met cela en avant, le déjoue sublimement, décomplexant ainsi le théâtre, et lui restituant sa simplicité originelle. Il rend ainsi visibles les actes artistiques les plus aventureux, à partir du désir de Festival que nourrit inlassablement le spectateur.

« Cour d’honneur » fait le diagnostic de son histoire théâtrale, nous proposant d’inventer à partir de notre désir un visage à cette Cour, pour nous l’approprier, et faire partie intégrante d’elle. Une programmation fonctionne toute seule, elle ne s’intéresse pas en soi au spectateur, à son désir, elle lui impose une forme, et c’est à lui de se débrouiller comme il le peut avec ça. Or, on a redonné de l’intentionnalité humaine où elle semblait ne plus exister. On a le sentiment de pouvoir modifier un programme, en redonnant de l’intensité, du sens, à l’acte théâtral lui-même. Jérôme Bel et ses spectateurs devenus acteurs le temps d’une soirée, ont inventé un mode d’être ensemble plus juste. Ils ont introduit de la créativité, et nous ont dévoilé une chose transindividuelle. Devant la surabondance de spectacles, de programmations qui poussent à une ultra-indivudualisation, il nous font entrevoir un majestueux commun, et de cela nous leur en sommes est infiniment reconnaissants.

Quentin Margne

Visuel copyright C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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