« POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE » : LE CORPS A CORPS DES FINLANDAIS D’AÏTAL

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Festival Novart 2013 : « Pour le meilleur et pour le pire » / Cirque Aïtal, sous chapiteau / Scène conventionnée Le Carré / Les Colonnes du 21 au 27 novembre 2013.

Rarement la magie opère aussi vite … Dès qu’on pénètre sous le petit chapiteau du cirque Aïtal (ce qui signifie « c’est comme ça », en finlandais) et que l’œil se pose sur les gradins en bois qui se pressent autour de la piste circulaire recouverte de terre sablonneuse, on se retrouve très loin en arrière, dans un monde que l’on croyait perdu à jamais. Du plus loin qu’il s’en souvienne, c’est l’enfant en nous qui est convoqué, celui qui, les yeux écarquillés et les étoiles dans le regard, découvrait, émerveillé, le monde des Saltimbanques de Guillaume Apollinaire. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le cirque de notre enfance est relégué à des années lumières. Ici point de paillettes et de numéros qui s’enchaînent sans d’autre logique que les prouesses techniques, pas de clown blanc et d’Auguste (si ce n’est peut-être la voiture « au nez rouge »), la féérie est réinventée au travers d’une scénographie qui nous transporte dans un ailleurs nimbé de la poésie vivante du quotidien.

Une auguste vieille Simca 1000 rutilante et customisée à souhait (elle est riche de possibilités en tous genres – l’auto radio crachote des airs impromptus et n’en fait qu’à sa tête, les fauteuils un brin malicieux se renversent avec leurs passagers les invitant à des galipettes coquines, le capot s’ouvre tout seul – et elle semble même avoir acquis le don de se déplacer de son propre gré tant elle est « vivante ») surgit sur la piste, tous feux allumés et radio branchée. Ses occupants semblent eux aussi faire partie de notre monde même si tout les oppose, même s’ils contrastent radicalement l’un avec l’autre. Victor, le géant brun toulousain, et Kati, la fine finlandaise blonde, apparaissent – presque – naturellement devant nous pour nous raconter une histoire au travers des arabesques que leur corps dessine dans l’espace. Et cette histoire, mise en récit au travers d’une écriture corporelle d’une beauté à vous arracher les larmes (de joie), c’est la leur. Celle, si « extra-ordinaire » cela semble-t-il, d’un couple à la ville qui joue sur scène et « sans filet », sa propre existence, celle de la vie comme elle va, avec ses joies, ses tensions, ses creux, ses rebonds.

On l’aura compris : si ces deux-là évoluent sur un fil où la frontière entre le privé et le travail est rendue très ténue de par les circonstances qui les réunissent là devant nous, sous un chapiteau, sorte de huis clos, leur histoire c’est aussi la nôtre, et c’est pour cela qu’elle nous touche tant. D’ailleurs lorsque, à la fin de ce road movie, résonne dans la semi obscurité l’album de Noir-Désir, des visages, des figures, on en prend nous-mêmes … plein la figure !

La fragilité du couple c’est aussi quelque part ce qui en constitue la grâce. Notre époque post-moderne sait bien que les liens tissés sont trop souvent voués à se déliter et que « les histoires d’amour finissent mal en général ». Aussi, en voyant le géant porteur, les jambes solidement fichées en terre, caler sur son épaule le gigantesque tuyau d’échappement érigé en mât que sa frêle compagne va gravir, pour, en son sommet, accomplir avec souplesse et naturel des numéros de haut voltige qui vont immanquablement déclencher en nous des vagues de frissons incontrôlés, on se dit qu’il y a là comme la métaphore de ce que l’amour permet : une ascension jubilatoire vers les cieux – le septième, tout particulièrement – mais dont la moindre brise peut menacer l’équilibre et faire que « la fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ».

Cependant la chute est virtuelle, elle n’aura pas lieu ; sa présence fantasmée n’est là, au contraire, que pour souligner la réussite de ce qui se joue entre le ciel du chapiteau et la terre de la piste : l’union de deux êtres qu’apparemment tout sépare, la culture, la langue (elle ne parlait pas français, et lui ignorait tout du finnois …) la taille (1,87m/1,53m), le poids (105kg/47kg), mais qui « se reconnaissent » au-delà de leurs différences. Ce « main à main », ainsi nomme-t-on cette technique de cirque où un porteur et une voltigeuse unissent leurs dissemblances pour créer ensemble un numéro (chacun sachant que son destin dépend de l’autre), prend même des allures délicieusement ludiques.

La Simca 1000 devient plongeoir et les voilà en train de s’asperger au jet d’eau , elle se blottissant ensuite dans les bras protecteurs du colosse qui vient pourtant de copieusement l’arroser Ou encore les voir disputer une partie de badminton avec les mêmes travers qu’homme et femme peuvent avoir dans la vraie vie, mauvaise foi avérée et accès de fines minauderies se faisant écho. Disputes, pouvant aller jusqu’à construire avec des agglos sortis du coffre un monument funéraire destiné à la fiancée déchue, et réconciliations où le bouquet de fleurs funéraire se métamorphosera en bouquet de « mariage », la défunte étant redevenue princesse par la seule grâce des sentiments changeants.

En effet leurs numéros époustouflants de portées acrobatiques, les sauts périlleux de la voltigeuse, la force et l’agilité herculéenne de ce géant à pied d’argile, ne seraient pas aussi chargés de force émotionnelle s’ils ne s’inscrivaient pas dans une narration sensible où se jouent et se rejouent, de manière grave et légère à la fois, les élans du cœur et la valse des sentiments.

Avec eux deux sur la piste, leur inénarrable voiture d’un rouge écarlate qui trahit autant le plaisir qu’elle prend d’être « la complice », hébergeant leurs ébats amoureux, que la colère rentrée qu’elle éprouve d’être le témoin honteux de leurs débats de couple au bord de la crise de nerfs. Autre personnage vivant qui vient décidément inscrire cette histoire dans la nôtre, la présence de leur chien. Il leur saute dans les bras, se rapproche d’eux, s’en écarte, une mise en abyme du comportement amoureux de ses maîtres, qu’il adore et qu’il copie fidèlement.

Comme dans « Accords et Désaccords » de Woody Allen, ce corps à corps du couple de circassiens, tantôt accordé, tantôt désaccordé, est un vrai-faux documentaire sur leur vraie vie. En effet, ces scènes de ménage qui constituent le fil rouge de cet itinéraire qui « tourne en rond » se succèdent à un tel rythme – rebondissements incessants mimant les hauts (on touche le sommet du chapiteau comme le prouve le très beau visuel) et les bas (la sciure de la piste) de toute existence à deux – qu’elles « déménagent » littéralement ! Nous sommes transportés dans ce monde onirique et pourtant si vrai qui nous émeut par les secrètes correspondances qu’il éveille en chacun et chacune.

Et si la formule rituelle prononcée lors de chaque mariage a perdu depuis très longtemps son sens, on pourrait dire que Victor Cathala et Kati Pikkarainen en la choisissant malicieusement comme titre du « spectacle » qu’ils nous content, lui ont redonné l’éclat de la beauté fragile caractérisant toute histoire d’amour : avec eux, on peut dire, entre lumières et ombres, que « la vie est un cirque » !

Yves Kafka

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