« EXHIBIT B » BRETT BAILEY : D’UN REGARD TOUT…. AU MAILLON, SRASBOURG

-®Sofie Knijff6b

« Exhibit B » de Brett Bailey au Maillon, Strasbourg.

Ce n’est pas vraiment une exposition, ce n’est pas non plus une pièce de théâtre, ni même vraiment une performance, Exhibit B de Brett Bailey est à la croisée de ces différentes pratiques. Jusqu’au samedi 7 décembre, le Maillon, avec cet événement, investit la Brasserie Schutzenberger à Schiltigheim et nous transporte ailleurs, un ailleurs perturbant.

Silence.
Dans un premier temps, il faut prendre place dans une salle d’attente devant des parloirs derrière lesquels se trouvent deux femmes portant le voile. Il est demandé au groupe de 25 personnes que nous sommes de garder un silence total puis de quitter la pièce au moment de l’appel de notre numéro. À ce moment-là, le spectateur bascule et devient celui qui attend sans savoir ce qui va lui arriver, sans savoir si son dossier va être ou non traité, qui devient un numéro plutôt qu’un individu avec un nom et un prénom, une identité. Cette dernière est niée comme elle peut l’être dans l’administration, comme elle peut l’être pour des gens qui viennent demander asile, par exemple. Ceci est le premier basculement. Brutal est le passage de l’état de spectateur qui vient voir un événement culturel à celui de numéro qui attend. Efficace est la mise en scène, le spectateur devient acteur, assis, mal à l’aise, essayant de ne pas faire de bruit, il est alors celui qu’il ne veut pas être : l’immigré qui vogue dans et vers l’inconnu.

Numéro.
Les numéros sont appelés les uns après les autres, de manière aléatoire. Il faut alors se lever et se rendre dans un autre espace, une maison dans laquelle on est confrontés à une exposition de type colonialiste. Impression d’un retour en arrière. Là aussi, un basculement s’opère. De numéro, on devient complice, criminel, aveugle et raciste. On devient l’homme blanc qui exhibe l’homme de couleur sans se soucier de ce qu’il vit, ressent, est.

Brett Bailey, auteur dramatique, scénographe, metteur en scène, programmateur de festivals et directeur artistique de la compagnie Third World Bunfight, travaille dans toute l’Afrique du Sud, au Zimbabwe, en Ouganda, à Haïti, au Royaume-Uni et en Europe. Avec « Exhibit B », il fait appel à des intervenants locaux, rencontrés à Strasbourg et qui sont impliqués dans cette création qui diffère d’un lieu de présentation à un autre. Chaque pièce de cette maison de maître, à l’entrée de l’ancienne Brasserie Schutzenberger, est à la fois tableau et théâtre, musée, zoo et scène. Chacune est pensée comme un tableau indépendant et nous immerge dans des micro-univers qui racontent des histoires tragiques.

Premier tableau : « l’origine du monde ». Un cartel permet de lire la légende et de savoir ce qui est donné à voir. Ce premier espace montre ou recrée une exposition du début du XXe siècle à Bruxelles dans laquelle on peut voir deux « spécimens humains ». Dans le second espace, un Ave Maria est diffusé tandis que la Venus Hottentote tourne et tourne sans arrêt, comme si elle était une petite danseuse dans une boîte à bijoux, à la fois trésor et objet sans pensée qui pourrait être exposé à la vue de tous. Elle porte un papier, un numéro, comme les numéros d’inventaire qu’on donne aux œuvres, objets ethnographiques ou animaux empaillés dans les musées. Elle devient alors spécimen et, là aussi, c’est quelqu’un et non pas une statue qui est donné à voir au spectateur qui, de numéro, est devenu voyeur.

Regard.
Dans les premières pièces, ce qui est présenté a l’air ancien, passé : de vieilles histoires surgies d’un autre temps comme si de nos jours elles n’avaient plus cours. Progressivement, on se rend compte que Brett Bailey a, dans sa scénographie, mélangé les époques et les lieux. Ainsi, on va voir un immigrant sénégalais – portant le nom ou titre sur le cartel d’« objet trouvé #2 », rien que cela choque – puis un chœur de têtes décapitées dans « le cabinet de curiosités du Dr. Fischer », et ainsi de suite en un enchaînement irréel.

Les cartels mettent des mots sur ce que l’on voit, et relatent les histoires de ces hommes et femmes présentés ici. Elles sont toutes basées sur des faits réels, historiques. Il s’agit de morts, d’individus qui ont été objectivés et utilisés, niés dans leur individualité, qui ont été torturés, massacrés, exposés, exhibés sans aucun souci de leur humanité. Au fond, ils étaient traités moins bien que des animaux. Et le sont encore.

Les performeurs des différents tableaux présentés ont tous un point commun qui n’est pas uniquement la couleur de leur peau : le regard. Ils observent, regardent, scrutent, zieutent et ne quittent pas des yeux celui qui entre dans leur espace. Leur attention est toute entière tournée vers le spectateur qu’ils ne quittent pas du regard. Ils forcent le contact en un focus aliénant et perturbant : combien de spectateurs ont-ils maintenu le regard et que signifie-t-il ? Si on ne regarde pas, est-ce que cela veut dire qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut pas se confronter à une réalité qu’on préfèrerait ignorer ou qu’on a honte ? Et si on fixe le regard, cela met-il le spectateur en position de refus de toute culpabilité ou alors souhaite-t-il que son regard exprime de la compréhension en une sorte d’acceptation muette de sa responsabilité ?

À une époque où les extrêmes politiques ont de plus en plus de poids et où les déclarations racistes se font de moins en moins masquées, « Exhibit B » de Brett Bailey résonne de façon particulière. On fête les 30 ans de la « marche » contre le racisme qui était partie de Lyon pour aller manifester à Paris, JR street artiste a fêté cela a sa manière en pavant de 5 000 visages une rue lyonnaise, une façon de manifester et de montrer que le débat et surtout le combat sont loin d’être gagnés contre les inégalités, entre autres, raciales. Brett Bayley nous y confronte le temps d’une exposition, exhibition, performance, à nous de ne pas oublier, de partager et de ne pas baisser le regard parce qu’il est plus simple de ne pas voir.

Cécile R.

EXHIBIT B de Brett Bailey / Third World Bunfight : Installation, performance, théâtre / Afrique du Sud
Manifestation organisée dans le cadre des Saisons France-Afrique du Sud 2012-2013. BRASSERIE SCHUTZENBERGER (Schiltigheim) / Mar 3 + Mer 4 + Jeu 5 + Ven 6 + Sam 7 décembre 2013.

« EXHIBIT B » sera présenté dans différents festivals et lieux en Europe et en Afrique du Sud en 2013 et 2014 et sera aussi accueilli en Australie et peut-être au Canada.

-®Sofie Knijff5b

-®Sofie Knijff3b

-®Sofie Knijff2b

Visuels : « Exhibit B » de Brett Bailey. Crédit photo : Sofie Knijff

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives