« AU PIED DU MUR SANS PORTE » : LE JE DE L’AMOUR ET DE LAZARE AU TnBA

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« Au pied du mur sans porte » / mes Lazare / TnBA du 4 au 6 décembre 2013 / Création au Théâtre L’Echangeur à Paris en Janvier 2011 / 67 ème Festival d’Avignon du 15 au 18 juillet 2013 au Tinel de la Chartreuse

Pour Lazare, ce trublion hors norme de la nouvelle scène, le théâtre est un corps organique en mouvement perpétuel qui fait vivre en les dévoilant les figures humaines des gens ordinaires. Son théâtre, comme les créatures qu’il met en jeu, se présente en effet comme un magma complexe agité en permanence de vibrations singulières et multiples. De cette matière en éternelle fusion, de ce chaos de « particules élémentaires » livrées à leur destin individuel estampillé par le sceau de la société qui les produit (on pense immanquablement au roman éponyme de Michel Houellebecq), l’auteur metteur en scène fait son miel. Rien de démonstratif dans son écriture de plateau née de l’improvisation, tout semble en éternelle gestation.

De ce remue-ménage qui traverse telle une nuée poétique, l’espace scénique, naît des îlots de sens à saisir, ou plus exactement à construire. En effet, ce que l’on nous donne à regarder, n’est en rien une thèse à assimiler. Aux antipodes d’un théâtre dogmatique qui, sous prétexte de vouloir défendre des causes, la cause du peuple notamment, cause beaucoup jusqu’à formater la conscience de ceux qu’il prétend pourtant émanciper du joug de la pensée dominante, celui qui a découvert les arts de la scène au travers des ateliers de la Protection Judiciaire de la Jeunesse avant de jouer lui-même dans la rue, se situe délibérément du côté d’une ouverture d’interprétation propre à favoriser la pluralité des pensées. Ses propositions sont autant de tableaux vivants qui se succèdent en se superposant souvent les uns aux autres comme dans un fondu enchaîné cinématographique ; ce sont comme des éclats de vie , un peu comme ces multicolores morceaux de papier « déchirés » que l’on introduisait dans un kaléidoscope pour y voir le monde prendre forme.

Notre œil d’abord affolé par ces pièces en mouvement qui bombardent « en tous sens » notre cerveau bien éduqué, va suivre cet écheveau de pistes offertes pour, après avoir déconstruit ce vieux monde qui vole en éclats, reconstruire grâce à la force visionnaire de la poésie qui nimbe le plateau le monde qui est en nous. Rien n’est cependant laissé au hasard sous l’apparente cohue. Si pour les acteurs et actrices, on mesure la performance de pouvoir jouer leur partition alors que simultanément, à côté d’eux, couvrant souvent leur propre voix, une autre partition se joue, pour le spectateur « le travail » est sans doute plus aisé car en lâchant prise il peut dériver vers des plages de sens De plus, la pluralité des tableaux présentés est reliée par le même fil rouge : l’évolution des personnages qui portent cette histoire et en fournissent la trame.

Au cœur du dispositif, Libellule et sa mère. On les a déjà rencontrés dans « Passé – je ne sais où qui revient » (créé en février 2009 au Théâtre L’échangeur à Bagnolet), premier volet de la trilogie qui s’achèvera avec « Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né » (création 2013 qui sera présentée au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan les 12 et 13 mars 2014), où on les retrouvera, sa mère et lui. Libellule, c’est cet enfant au nom d’insecte aux ailes transparentes, qui a du mal à prendre son envol. Il souffre comme le répète sans cesse sa génitrice de « grosses difficultés », mais « faut pas lui en vouloir, il est tourdi », dit-elle, et s’il perd régulièrement sa carte orange de transport en commun ou encore ses lunettes, c’est en pure innocence.

Faut dire qu’il a rudement à faire, Libellule, avec la figure tutélaire de ce jumeau mort à la naissance qui ne fait « qu’à l’embêter », sauf quand cette ombre fantomatique et pourtant bien réelle dans son existence devient son ange gardien ; en tout cas ce qui est sûr c’est qu’il ne lui lâche jamais les baskets ce double encombrant dont il ne peut se défaire. Quant au jumeau mort, il est lui-même condamné, tel un Sisyphe moderne, revu et corrigé, à éternellement se fracasser la tête au plafond de verre de la cage qui l’emprisonne, métaphore d’une matrice sans issue où il resterait lui-aussi cloîtré au pied du mur sans porte… Et si Salvador Dali a tiré son génie, quelque peu perturbé, de la même expérience du frère mort in-utéro, Libellule lui a gardé essentiellement de cette situation fondatrice, les perturbations

Mais point de misérabilisme pathologique dans ce tableau transcendé par la force de la poésie. Cet enfant des banlieues dont le père est « absent » suite à sa participation le 8 mai 1945 à une manifestation d’où il n’est jamais revenu, et dont la mère perchée sur « le cabeau » (elle n’en a qu’un …) de femme de ménage craint par-dessus tout que l’institution scolaire lui retire son fils pour le placer en institution, est tout sauf pitoyable tant il développe une énergie débordante qui nous éclabousse de sa vitalité régénératrice. On le voit grandir de l’école maternelle où déjà il a « un retard d’école », à l’adolescence ou bien évidemment il va, enfant de la cité du Couvercle, « Français sans France » comme beaucoup de ceux qui vivent là, connaître les terrains vagues, les halls et les caves d’immeubles, peuplés d’une foule de « criquets » qui lui proposeront de quoi s’évader de sa prison mentale. Et Libellule, les yeux plantés dans les lumières d’un réverbère, leur parlera alors, à ces lucioles brillantes, seul dans sa nuit.
Il grandira encore un peu, « empruntera » une voiture et, poursuivi par un véhicule de police, « atterrira » dans la Seine où il plongera dans une autre réalité. Sera-t-il noyé, ou survivra-t-il à l’épreuve, pour que « ça se finisse bien », selon le vœu même de l’acteur qui endosse sa vie autant que son rôle ? Travaillera-t-il, revêtu de ce bleu de travail qu’on lui tend, à l’entretien des espaces verts de la ville, ou bien, les bleus qu’il porte à l’âme l’auront-ils cyanosé jusqu’à ce que mort s’ensuive ? A chacun de trouver sa vérité, aucune n’étant délivrée par le « metteur en Seine ». Le théâtre n’est pas fait pour résoudre mais pour questionner le monde.

Lazare aime ses personnages. Aucun compte à régler avec les institutions pourtant chargées, comme l’enfer peut l’être, de bonnes intentions. La directrice d’école maternelle (jouée « à merveille » par un homme), flanquée d’une « slip-chologue » un brin hystérisante, n’a de cesse de vouloir le mieux pour tous les enfants à qui elle veut offrir la réééééééussite, car l’école se doit de faire réussir chacun … Aussi la mère et sa progéniture attendent-ils impatiemment « le déclic » annoncé, qui n’a pas encore eu lieu mais qui aura lieu ! C’est comme ça au pays des merveilleuses croyances pédagogiques de notre école républicaine.
Quant au policier, bien sûr, il se lancera dans une chasse à l’homme ressemblant à un rodéo effréné, mais il a joué à RoboCop dans sa jeunesse et parfois les personnages de fiction rencontrés très tôt deviennent des modèles non réduits pour adultes. Et puis, il n’est pas si mauvais que ça, le policier, lui aussi a été marqué par son environnement. De même la mère qui veut couper les cheveux en quatre de sa fille, qui elle y tient à ses excroissances pileuses, sorte de Dalila à l’envers qui sait que « sans son » système capillaire elle perdra quelque chose de son identité, elle est aimante, la mère, même si à un moment elle rejette Libellule dont les fredaines l’encombrent.

La poésie est toujours là pour suggérer que les réalités ne sont jamais que des « représentations ». Tout est pris dans les rets d’un prodigieux récit, à nous d’interpréter ce tout globalisant selon nos propres visions singulières. En subvertissant ainsi les codes naturalistes, Lazare se situe à la croisée des poètes et des visionnaires : il crée un monde aux frontières mouvantes qui nous percute de plein fouet pour nous en rien dire d’autre que ce que nous y projetons chacun.

Laissés seuls « au pied du mur sans porte », orphelins nous aussi de gens qui ne sont plus ou qui n’ont jamais été, à nous de trouver l’ouverture qui nous libérera de ce monde-carcan, fantasmé plus que réel. Rien moins qu’une expérience fondatrice essentielle que le déchiffrement de ce chaos de sens porté par une formidable troupe d’artistes-comédiens-musiciens qui de spectacle en spectacle crient leur joie communicative d’être ensemble.

Yves Kafka

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