CLAUDE LEVÊQUE : CINEMA SANS ECRAN

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Claude Lévêque « Here I rest » / Institut Bernard Magrez, Bordeaux / Jusqu’au 26 janvier 2014.</

Here I Rest – Mon Repos au Château est une exposition monographique de Claude Lévêque présentée à l’Institut Bernard Magrez à Bordeaux jusqu’au 26 janvier prochain.

L’exposition Here I Rest – Mon Repos au Château résulte d’une rencontre entre Claude Lévêque (1953), plasticien de renommée internationale, et Bernard Magrez (1933), propriétaire de grands crus classés à Bordeaux, mécène et collectionneur. Après avoir acquis l’œuvre Larmes (2011), l’«homme aux quarante châteaux» s’est pris de passion pour l’univers contrasté de l’artiste. Ils se sont alors rencontrés, se trouvant, au-delà de leurs affinités esthétiques, d’autres points communs. Tous deux issus d’origines modestes ont des trajectoires exceptionnelles, visent à un niveau d’excellence, et ne cessent de réfléchir activement aux fondements du monde qui nous entoure. Comme Bernard Magrez le confirme : «La singularité de cet homme m’interpelle, son apparence comme sa présence et son regard vif qui est aussi bienveillant que tranchant. Très vite je me lie d’amitié et de sentiments fraternels avec Claude». 

Avec Ashok Adicéam, directeur et commissaire artistique de l’Institut Culturel Bernard Magrez, ils ont alors l’idée de proposer à Claude Lévêque une exposition monographique, une première pour l’espace d’art qui, depuis son ouverture en octobre 2011, a présenté uniquement des expositions de groupe. Le rez-de-chaussée, ainsi que le jardin à la française du château ont été ainsi mis à la disposition de l’artiste.

Claude Lévêque a conçu Here I Rest – Mon Repos au château comme un parcours composé d’œuvres existantes. Le lieu lui a donné envie de relire certaines de ses pièces. Au lieu d’intervenir sur les espaces avec l’éclairage, la pénombre, les couleurs-matières, les objets et d’autres procédés visant à dématérialiser l’architecture, il a réactivé certaines de ses œuvres. En revisitant son imaginaire il a mis en évidence celui du château. L’état d’origine des salles a été restitué grâce au retrait des cimaises et parois ajoutées, et la réintégration de lustres et de tapisseries.

Here I Rest – Mon Repos au château, comme toutes les interventions «in situ» de Claude Lévêque, a une dimension érotique dans le sens où l’entendait Georges Bataille de communion et d’osmose entre le lieu, l’œuvre et le visiteur(1).

Extérieur. L’exposition commence par un retournement. La pièce Mon Repos au château (après Mon Repos aux Arques, ou Mon Repos aux Tuileries) est disposée au bas des marches du perron. Il s’agit d’une Citroën Traction noire retournée sur le toit, dont l’intérieur est orné d’une guirlande d’ampoules, qui diffuse le son d’un tempo de batterie, et ligne de basse. Le véhicule, produit entre 1937 et 1957 est lié, dans la mémoire collective, à l’Occupation, et a été, tour à tour, voiture de la Gestapo, icône de la Résistance et véhicule préféré des gangsters. L’objet ambivalent est surplombé de deux phrases en néon, nous irons jusqu’au bout et le réveil de la jeunesse empoisonnée.

Au fond du jardin, dans un pavillon équipé d’un grand lustre, une Mobylette 103 SP est enfermée dans une cage barrée par le mot CHAGRIN en écriture manuscrite de néon. Le décor est posé. Comme une vanité il rappelle le temps qui passe, suspendu avant une action, révolu une fois l’adolescence insouciante passée.

Intérieur. Le vacarme d’un solo de guitare du groupe Van Halen envahit l’espace. Dans le hall, sous un lustre d’origine se trouve Déviation (2008). Il s’agit d’une carcasse de carrosserie qui entrave l’accès et ne laisse qu’un petit espace de circulation au visiteur qui doit ou raser les murs, ou entrer dans l’œuvre. Au cœur de l’abri protecteur, un deuxième lustre illuminé exerce une force d’attraction.

Au loin, Le Droit du plus fort (2000) composée d’une forêt de pots d’échappement est suspendues dans le Salon de Musique. Une lumière stroboscopique hypnotique et des sons violents – le solo de guitare provient de là -, complètent le dispositif qui sollicite physiquement le visiteur. L’œuvre peut-être pénétrée et mise en mouvement par les corps qui la traverse. Elle est un emblème de la mécanique et d’un certain comportement masculin.

En revanche, Le chemin blanc (2012) est une pièce très douce qui fait référence à la fin de vie des parents de l’artiste. Les mots «attends-moi» en écriture de néon sont posés sur une planche dont les veines sinueuses forment des paysages. Cinq lessiveuses usagées tiennent lieu de socle à l’ensemble. Le dispositif est présenté dans la salle des peintures flamandes plongée dans la pénombre, et dont les tapisseries d’origines ont été dévoilées.

Dans la bibliothèque, quatre miroirs de la série Murmures (fête, fantômes, masque, poison) sont fixés aux murs. Au centre de la salle est posé Le conquérant (1984), un fragment de paysage volcanique éclairé par une lampe rouge, surplombé d’un profil en fil d’or.

La Nuit (1984) est montrée dans le Grand Salon contre le mur (on ne peut la contourner, ni la traverser). L’espace est totalement insonorisé, – c’est le seul où l’on n’entend pas le solo de guitare en boucle –, et forme une sorte de cocon. La Nuit établit un véritable climat par la lumière et par le son, et nous replonge dans les sensations et les peurs de l’enfance. Comme l’écrit Christophe Honoré (1970), invité à dialoguer avec Claude Lévêque lors de la Nuit du Savoir du 4 décembre à l’Institut Bernard Magrez : «Dans les tableaux proposés par Claude Lévêque, il ne s’agit jamais de se retourner sur la jeunesse, mais de la chercher devant soi».

Le point de départ de cette rencontre remonte à Ma Mère, un film réalisé en 2004 par Christophe Honoré d’après le livre de Georges Bataille. Entre les plans, une image intruse, presque subliminale, apparaît et se détache du fil narratif. Elle représente un jeune homme recouvert de confiture, et fait directement référence à l’étrange portrait d’Élie Morin (2) que Claude Lévêque avait fait en 1996 pour les sacs de Noël d’Agnès B. Après avoir découvert cette image, Timothée Chaillou, interpellé par le clin d’œil, a entrepris de mettre en relation les univers du plasticien et du cinéaste pour aboutir à une rencontre publique (3).

Toutefois, si l’esthétique filmée de Christophe Honoré a pu être proche, surtout à ses débuts (4), de ce qu’à pu faire Claude Lévêque, les concordances entre leurs mondes vont bien au-delà de la forme. L’un ne se limite pas à intégrer dans ses films, tel un simple motif, des fragments de dispositifs de l’autre. L’essentiel qui relie leurs mondes est dans le fond, et dans le regard qu’ils portent sur les mœurs.

En effet, tous deux s’inspirent du quotidien avec gravité, le déréalisent sans le trahir, et usent de la forme légère pour exprimer une émotion qui ne peut se dire autrement. Par exemple, le recours à la chanson française pour suspendre le récit et agir sur la mémoire du spectateur, allège les ambiances sans occulter la douleur des ressentis. L’amour impossible, le désir, la perte d’un être cher et son absence vouent les protagonistes, visibles à l’écran, devinés dans les environnements, au prise à un mal insondable. L’individu, évoqué sous la forme d’une trace résiduelle dans les dispositifs de Claude Lévêque, incarné par les acteurs dans les films de Christophe Honoré, semble toujours fragile et isolé dans une collectivité. Solitaire, il est néanmoins déterminé à réagir «jusqu’au bout» à quelque chose d’invivable. Cette manière d’aborder le monde avec une réactivité adolescente semble correspondre, pour l’un comme pour l’autre, à une forme de résistance intime. En usant de voies poétiques, elle conduit au politique, et à la nostalgie de quelque chose qui pourrait se créer de manière collective, à partir de l’individu, et non des masses.

Ainsi, en superposant les univers de Claude Lévêque et de Christophe Honoré, c’est avec une sorte d’évidence que l’on imagine Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier, ou encore Louis Garrel – les acteurs fétiches du cinéaste – évoluer dans les différents plans de Here I Rest – Mon Repos au Château (ou de n’importe quel autre dispositif de l’artiste). D’ailleurs, pour son livre Never Let Love In (5), Claude Lévêque avait déjà invité Catherine Deneuve à parcourir avec lui les paysages Nivernais de son enfance.

Le cinéma a depuis toujours constitué pour lui une réserve de sources visuelles, et il semble influencer sa manière de penser et de réaliser les dispositifs. Ses parcours sont assemblés selon un ordre et un rythme qui conditionnent la déambulation des visiteurs, dont les corps sensibles deviennent un «œil caméra» sensoriel. Ses dispositifs comportent un aspect fictionnel, des éléments de décors, les éclairages sont adaptés, avec des effets de nuit américaine, et les salles sont abordées comme une succession de plans, avec des notions de travelling. Nicolas Bourriaud, en 1990 déjà le comparait à un «réalisateur de cinéma en quête d’un plan séquence définitif et absolu», à la recherche de l’image choc qui, en produisant un impact visuel immédiat, forcerait le spectateur à devenir un agent actif du monde.

Alors la question se pose tout de même de savoir si, finalement, l’univers de Claude Lévêque serait transposable sur un écran. À moins que ce ne soit celui de Christophe Honoré qui doive s’adapter aux espaces d’exposition.
Dans tous les cas, il semble difficile de prédire si l’histoire du cinéma se poursuivra dans le dispositif classique d’un écran face à un public « passif », ou plutôt dans des espaces tiers, encore à définir pour certains.

En attendant, un film documentaire, réalisé par Armand Morin (1984), spécialisé notamment dans les captations des environnements de Claude Lévêque, témoignera de la richesse et du contexte singulier d’Here I Rest – Mon Repos au château.

Josiane Guilloud-Cavat

*Claude Lévêque : Here I Rest / Mon Repos au château Institut Culturel Bernard Magrez / Jusqu’au 26 janvier 2014 / http://www.institut-bernard-magrez.com

Note :
1 –Menguel, Charlotte, «Claude Lévêque : d’un passage à l’autre», Mémoire de Maîtrise, Sous la direction d’Eric Chassey, Université François Rabelais, 2003.
2 –Élie Morin (1982) a collaboré avec l’artiste depuis son plus jeune âge pour la production de dessins, ou comme modèle. En 1996, dans My Way présenté au Musée d’art moderne de la ville de Paris, il est l’acteur d’une vidéo dans laquelle il danse, les sourcils complètement rasés (ou du moins camouflés de sorte qu’ils soient invisibles). La même année à Noël, il pose pour une photographie destinée à orner un sac réalisé par Agnès B. Depuis 2008, il est l’unique assistant de Claude Lévêque, affilié en continu à tous ses projets. Son frère, Armand Morin, réalise tous les films des environnements de l’artiste dans lesquels Élie Morin apparaît souvent seul, ou mêlé aux visiteurs.
3-Timothée Chaillou, critique d’art et commissaire d’exposition, a eu l’idée d’une rencontre entre Claude Lévêque et le cinéaste Christophe Honoré (1970). Durant la Nuit du Savoir du 4 décembre 2013, les trois hommes, et Ashok Adicéam, ont débattu sur les liens qui existent entre leur disciplines respectives, l’art et le cinéma devant un public d’environ 300 personnes.
4 -Par la suite, les décors des films de Christophe Honoré deviennent de plus en plus naturalistes.
5 –Claude Lévêque, Nevers Let Love In, Paris, Éditions Dilecta, 2011.

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Claude Lévêque
Mon repos au Château, 2013
Citroën Traction retournée, guirlande d’ampoules
Diffusion sonore : tempo de batterie et ligne de basse, Conception sonore en collaboration avec Alexis Raverdy
Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris.

Claude Lévêque,
Le chemin blanc, 2012,
Planche en bois, lessiveuses, néon blanc
Ecriture Romaric Etienne 60 x 310 x 30 cm
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris.

Claude Lévêque,
Murmures (masque), 2013
Miroir, néon bleu argon,écriture Romaric Etienne,
70 x 100 cm
Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris.

Claude Lévêque,
Le droit du plus fort, 2012
Pots d’échappement suspendus et mobiles, stroboscopes
Diffusion sonore : solo de guitare de Van Halen à haut volume, Conception sonore en collaboration avec Frédéric Sourice,
Courtesy de l’artiste et kamel mennour, Paris.

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