« VIELLEICHT », MELISSA VON VEPY : L’INSOUPCONNABLE LEGERETE DE L’ETRE

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« VieLLeicht » : Mélissa Von Vépy / Production : Happés-théâtre vertical / Scène conventionnée Les Colonnes-Le Carré à Blanquefort (33) le 17 décembre 2013.

Mélissa Von Vépy a emprunté à la langue de Kleist ce titre qui résonne comme un appel d’air : en effet VieLLeicht signifie en allemand « peut-être » … peut être … ouverture du champ de tous les possibles. D’emblée, dès que le rideau s’ouvre sur le plateau découvrant un corps de femme allongé à terre, recouvert par un entrelacs d’acier rouillé relié à des filins noirs qui l’entravent, le tout émergeant d’un nuage de fumées, on hésite entre l’enfer de Dante et les traces d’un paradis perdu, tant la beauté du diable peut se montrer fascinante. Ce vacillement des repères, cette « intranquillité », va nous accompagner pendant tout ce temps où, entre légèreté et pesanteur, entre ciel et terre, la femme-pantin va éprouver dans son corps les lois de l’apesanteur. Entre deux mondes, le trajet qu’elle dessine avec son corps élancé dans l’espace-temps d’une représentation a valeur d’un fabuleux récit initiatique.

Une nouvelle de l’écrivain Heinrich Von Kleist, « Sur le théâtre de marionnette », lui a fourni le tremplin d’où elle s’est élancée pour créer sa scénographie avec le concours, pour la mise en scène, de Pierre Meunier (« Le Chant du ressort », « Le Tas », « Au milieu du désordre », autant de réalisations qui questionnent poétiquement la pesanteur) et de Sumako Koseki (chorégraphe du butô, cette danse épurée fascinante née de l’après Hiroshima). L’écrivain allemand maudit, suicidé avec sa maîtresse en 1811, avait imaginé qu’un promeneur rencontrait un soir dans un jardin public le premier danseur de l’Opéra de la ville, fasciné par un théâtre de marionnettes destiné, selon lui, à seulement pouvoir « divertir la populace ». Intrigué par le décalage entre l’art raffiné qu’est celui exercé par le danseur et l’apparente pauvreté du spectacle qui retenait toute son attention, le passant ordinaire le questionna pour tenter de comprendre l’extraordinaire de cette situation. Le danseur lui « assura que la pantomime de ces poupées lui procurait un plaisir intense et [il lui] fit clairement sentir qu’elles pouvaient apprendre toutes sortes de choses à un danseur désireux de se parfaire ».

Leur avantage à ces pantins actionnés par des fils ? L’absence totale de sentiments, aucune affectation dans leur jeu dépourvu par essence de tout affect. En somme, l’opposé radical de l’homme-acteur toujours à la recherche du sentiment perdu et de la perfection du geste à venir. Lourd de cette connaissance dont il est en quête, l’homme perd la grâce qui ne peut advenir puisqu’il a perdu l’innocence. Pour retrouver l’état d’insoupçonnable légèreté que seule la grâce confère, l’artiste devra donc se laver de tout ce qui l’encombre et tenter de se dépouiller des oripeaux dont son travail l’a revêtu pour renouer avec l’innocence de la marionnette.

Cette parabole fait écho à un autre texte écrit quelques années au préalable (même s’il ne fut publié, de manière posthume, qu’en 1830) par Denis Diderot qui dans son essai sur le théâtre, « Paradoxe sur le comédien », avait pris à contre-courant l’opinion de son temps en affirmant que l’acteur se doit absolument de ne pas ressentir pour pouvoir « exprimer », hors de lui, toutes les sortes d’émotion : s’abstenir d’affects personnels pour les projeter hors de soi afin que les spectateurs, eux, les recueillent, vierges de toutes empreintes.

Pour émouvoir, l’acteur se doit donc de ne pas être ému. Une fois la représentation terminée, « le socque ou le cothurne déposé, sa voix est éteinte, il éprouve une extrême fatigue, il va changer de linge ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni douleur, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. L’acteur est las, et vous tristes, c’est qu’il s’est démené sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener. S’il en était autrement, la condition du comédien serait la plus malheureuse des conditions; mais il n’est pas le personnage, il le joue, et le joue si bien que vous le prenez pour tel : l’illusion n’est que pour vous ». Et Diderot, de conclure : « C’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes ».

Fort de cette réflexion qui traverse ses recherches et fonde la profondeur de ce qui se joue sur scène, Mélissa Von Vépy, entre gravité et légèreté, va laisser son corps agir comme s’il s’agissait de celui d’une marionnette désarticulée. Reliée à des immenses filins qui occupent les six mètres de haut de la scène, par un système de contrepoids qu’elle commande elle-même à la seule force de l’énergie qu’elle développe, elle va tantôt s’élever jusqu’à une hauteur vertigineuse (pas moins de six mètres « sous grill »), tantôt être précipitée violemment au sol. Les mouvements se feront saccadés ou amples, au gré d’une musique composée d’arias d’opéras et de percussions métalliques. Le visage, recouvert totalement de blanc, puis effaçant en partie ce fard qui la recouvre, elle va laisser libre cours à cette lutte mécanique épuisante pour se débarrasser des liens qui l’entravent tout autant qu’ils la projettent dans une autre dimension.

Cette chorégraphie aérienne, à la fois subtile et brutale, mime à la perfection les efforts titanesques de cette jeune-femme qui, tentée de tutoyer les dieux en s’élevant vers l’Empyrée, est précipitée irrémédiablement vers le sol. La femme serait-elle une déesse déchue qui se souvient des cieux … Fascinante en mouvement, elle devient sublime quand, au final, ayant enfin réussi à se dépêtrer de ses liens, elle s’avance, le visage tragiquement interrogateur tendu vers le public, serrant dans ses bras (comme s’il s’agissait là de l’enfant dont elle venait d’accoucher) les filins dont elle vient de se libérer : suspendue entre deux états – l’asservissement aux cordes qui la liaient tout en lui procurant le mouvement et la liberté recouvrée – elle affronte du regard, immobile, les spectateurs que nous sommes dans un long, très long, silence d’une qualité sonore étourdissante.

Ayant rompu avec son passé de marionnette tirée par des fils, elle est certes advenue à l’état de « femme humaine ». Mais, comme le silence de fin d’un monde qui s’ouvre sur l’inconnu d’un autre univers semble le crier à tue-tête, elle reste-là, figée sur place, dans un état d’extrême tension, suspendue dans un entre deux où le questionnement tragique de ce qui définit l’humaine condition est tout entier contenu : que va-t-elle faire, maintenant, de cette liberté si durement conquise ?

Conquis, sidérés, transportés, nous le sommes par ce spectacle non seulement d’une esthétique enivrante mais d’une beauté profonde. Lorsqu’une danseuse, circassienne et chorégraphe-poète, de la qualité de Mélissa Von Vépy convoque ainsi la performance physique, l’oubli de soi trouvé dans l’épure du mouvement, le raffinement et l’intelligence, ce serait peine perdue de tenter résister à sa force d’ « attraction céleste ».

Yves Kafka

En tournée : Théâtre de Vidy à Lausanne du 11 au 22 février 2014/ Le Monfort Paris du 12 au 16 mars 2014 / autres scènes nationales en 2014…

Photo copyright Christophe Raynaud De Lage

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