TROELS SANDEGÅRD : « BODIES AND BODIES », OVERGADEN, COPENHAGUE

29bbae5940

Correspondance à Copenhague.
TROELS SANDEGÅRD : Bodies and Bodies / Overgaden, Copenhague (DN) / 18.01.2014 – 16.03.2014.

Par narcissisme, autorité, visibilité, par preuve d’être ou d’avoir été là, par jeux ou encore au service d’une narration fictive ou non, le genre de l’auto-portrait s’est réalisé aux travers d’innombrables expérimentations. D’Albrecht Dürer à Frida Kahlo jusqu’aux hybridations génétiques d’Orlan ou encore les travestissements de Cindy Sherman, la généalogie des essais d’auto-représentation sont multiples.

Dans « Bodies and Bodies » au centre d’art Overgaden à Copenhague, l’artiste danois Troels Sandegård s’y essaye à son tour, et transforme son corps en un outil débarrassé des attributs qui définissent communément l’auto-portrait. Troels Sandegård se choisit alors comme sujet d’étude. Son corps est pesé, mesuré, analysé : enregistrements de paramètres précis qui donnent lieu à différentes expériences présentées dans l’exposition. C’est donc la considération du corps comme enveloppe, matériau et coquille qui est plusieurs fois montré dans les installations plutôt que comme support d’identités complexes, socialement et historiquement construites. L’artiste soustrait tout paramètre extérieure et se concentre sur le ‘’nécessaire’’, hors des artifices : la respiration, la transpiration, la chaleur et la masse corporelle.

Dès la première salle, une installation composée de cinq barils remplis d’un liquide translucide reliés par un mécanisme de tubes, pipettes, ventilateur, poire et robinet annonce d’emblée l’esthétique choisie par l’artiste. Le fluide qui reproduit la composition chimique exacte de la sueur de l’artiste s’écoule goutte à goutte sur une plaque de métal au sol formant alors progressivement une sculpture-stalagmite blanchâtre (Self-portrait, Perspiration and Respiration, 2014).

Self-portrait Naked (2014) développe de manière peut-être plus directe l’analogie avec une conception traditionnelle de la sculpture : donner « vie » à une matière inerte, la pierre. Un imposant bloc de béton est posé au sol. En plus de correspondre au poids de l’artiste, il en émane également sa chaleur corporelle. Matière brute, froide et industrielle par excellence devenue corpulente, chaude et organique. Associations paradoxales entre matériaux industriels empruntés aux mondes de la construction ou encore des laboratoires, tout à coup animés par les réactions fondamentales de la vie organique : suant, chauffant, sonnant et en mouvement.

Voisine de ce corps-béton, une autre « créature » se gonfle, se dégonfle et crépite : simple installation d’un ballon en papier cellophane actionné par un ventilateur reproduisant ainsi le rythme respiratoire (Respiration, Floor Piece, 2014).

Premier mouvement du vivant, la respiration est également reproduite dans l’installation sonore Lullaby (2014). Une nouvelle fois l’artiste joue sur ce contraste entre matérialité et inconsistance : à chaque fois, même si les machines, objets et médiums utilisés s’imposent amplement dans l’espace, comme la double-platine ici, ce qu’il en provient est de l’ordre du quasi-imperceptible. Dans Lullaby on écoute en boucle le souffle de l’artiste. Alors qu’il semble difficile de discerner une personne par la température de son corps ou la composition de sa transpiration, l’écoute du souffle respiratoire est ici peut-être la plus intime et identifiable reconstitution de l’artiste.

Malgré cet apparent dévoilement, voire nudité du corps qui nous est représenté ici, il n’en est pas moins absent par son éclatement ou de l’ordre de la suggestion par des processus que l’on ne remarque plus. Le corps est alors un corps fantôme, éparse et disséqué.

Cet auto-portrait méconnaissable est le résultat d’un affinage extrême qui fait une nouvelle fois écho aux méthodes de la sculpture classique qui opèrent par soustraction de la matière, « taille » extrême au-delà de laquelle le corps n’est plus.

L’échec de cet auto-portrait et le non-sens de cette entreprise révèlent une indicible poésie qui ne doit pas disparaitre sous l’esthétique « laboratoire » de l’exposition mais plutôt s’y renforcer. Un sentiment proche de l’étrange nous accompagne quand, au centre de l’espace, on écoute le crépitement de la sphère, le ronflement respiratoire ou que l’on s’approche de l’imposante présence du béton-chaud. Étrange aussi dans son « tout-artificiel », c’est ici la restitution d’un corps étranger, qui n’est plus de l’ordre de l’unité d’un être. Identité impersonnelle jusqu’à ce que l’on reflète notre propre visage dans le miroir accroché au bout du parcours (Porthole, 2014).

Attributs sensuels : la transpiration, le souffle, la chaleur, le poids sont ici mis à mal par leur isolement clinique.

Soustrait à l’extrême, l’autoportrait corporel de Troels Sandegård ne garde que l’élémentaire et se construit par un paradoxal sentiment d’absence. Les constituants qui fondent notre identité apparaissent alors au travers leur disparition.

Gauthier Lesturgie,
à Copenhague

http://www.overgaden.org/exhibition/index/124

_30B2999

_30B2983

Troels Sandegård: Installation Viewes, 2014. Photo Anders Sune Berg.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives