« LO REAL » : AVEC ISRAEL GALVAN, « NOUS SOMMES TOUS DES GITANS, DES TZIGANES »

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« Lo Real, Le Réel, The Real  » Israel Galvan / Carré des Jalles / du jeudi 10 au vendredi 11 avril / Création Théâtre de la Ville Paris Février 2013.

A l’heure où, dans la quasi indifférence générale, nombre de pays européens, dont le nôtre, organisent le démantèlement des camps de Roms (« hommes » en hindi et en romani), « Lo Real, Le Réel, The Real », le dernier opus flamboyant du roi de la danse flamenca – Israel Galvan de Los Reyes – confronte nos consciences assoupies à l’impensable du génocide dont son peuple a été l’une des victimes : qui se souvient aujourd’hui du « Z » qui était tatoué sur le bras des prisonniers tsiganes des camps de concentration nazis ?

Mais si « après Auschwitz la poésie n’est plus possible » (Adorno), pourquoi la danse le serait-elle ? D’abord, il conviendrait de revenir sur la formule du philosophe allemand : ce qu’il mettait en débat, ce n’est ni l’existence en soi de la poésie, ni celle de la culture, ce qui est en question c’est l’inanité de la culture traditionnelle pour servir de rempart à la barbarie des instincts décomplexés par une idéologie d’extrême droite, haineuse et meurtrière. Et pour ne pas oublier Auschwitz, car nous ne pouvons être quittes de ce passé-là qui définitivement ne passe pas, il convient de rejeter toute forme de culture traditionnelle qui viserait à célébrer la civilisation retrouvée en occultant les horreurs exterminatrices commises par le nazisme et, ce faisant, que « l’impensable » reste lettre morte.

Alors dire de manière percutante, sans fioriture esthétique mais avec la détermination inscrite dans la chair (la grand-mère maternelle d’Israel était gitane) de celui qui porte en lui la mémoire de son peuple, afin que l’oubli ne vienne pas tuer une seconde fois ceux qui furent victimes de « la solution finale », tel est le sens de ce nouveau projet. Et, comme le mode d’expression d’Israel Galvan est la danse, il met en scène, en renouvelant comme à son habitude les canons du flamenco, ce que lui-même nomme « l’indansable». Au rythme de mouvements heurtés, d’un bras qui plonge en avant pour désigner l’angle de rupture, de frappes de pied qui scandent l’énergie que rien ne peut faire taire, l’espace prend corps jusqu’à ce que le point de rupture soit atteint et que ce corps « martyrisé » dépasse son point d’équilibre pour chuter, avant de se relever, encore et toujours, jusqu’au bord de l’épuisement.

Le torse nu couvert de sueur, les traits du visage marqués par les efforts surhumains qu’il exige de ce corps lancé dans la tourmente de l’Histoire, prennent une résonnance quasi christique. Ce n’est pas Dieu qui est mort à Auschwitz, c’est l’Homme. Mais le message est d’autant plus fort que dans cette entreprise pour extirper des ombres qui la menacent la mémoire de l’extermination radicale des Gitans, il se fait accompagner de deux remarquables danseuses tout aussi engagées que lui dans cette lutte contre l’oubli. La première, Belén Maya, fille de son maître, Mario Maya – l’une des figures incontournables du flamenco – incarne une gitane « torturée » qui, portée par la danse, refuse jusqu’au bout, avec une énergie terrifiante, la mort inacceptable qui avance. La bouche débordante d’un rouge à lèvres ensanglanté, elle danse jusqu’à la folie la rage de l’animal traqué auquel on veut la confondre. La seconde, Isabel Bayon, terrifiante elle aussi en tortionnaire nazie d’une troublante beauté hiératique à glacer le sang, développe une énergie « inhumaine » au service de l’inhumain.

Mais pour dire l’Holocauste, le danseur et les deux danseuses, si essentiels soient-ils, ne seraient rien sans les chants de Thomas de Perrate dont la voix s’élève pour traduire tantôt en murmures, tantôt en cris plaintifs, la douleur de mourir, accents qui se mêlent à ceux de son compère David Lagos. Sans la musique qui le porte, le flamenco serait « sans voix » non plus ; la guitare de Juan Gomez « Chicuelo », le saxophone de Juan Jiménez Alba, le piano d’Alejandro Rojas Marcos, les percussions d’Antonio Moreno, le violon d’Eloisa Canton, sans oublier la formidable énergie de Caracafé et de Bobote (l’homme à la barbiche et aux yeux pétillants, assez remarquable dans l’interprétation des jaleos, ces chants populaires andalous) participent pleinement à la création de cet univers qui dit l’incroyable vitalité de ce peuple que d’aucuns ont eu la folie de vouloir un jour rayer du monde des vivants. Sur scène encore deux acteurs, Pablo Pujol et Pepe Barea, ainsi que la Bande de Gitans et de Juifs de Sistema Tango. En tout une quinzaine de personnes – il ne faut pas oublier Txiki Berraondo et Pedro G. Romero, metteur en scène et directeur artistique dramaturge qui étayent de leur présence ce qui a lieu – pour témoigner de la solidarité indéfectible des Gitans face à l’adversité.

Le résultat ? Standing ovation des spectateurs, bouleversés par l’émotion palpable qui pendant près de deux heures, deux soirs durant, a déferlé en vagues successives sur le plateau du Théâtre du Carré des Jalles.

Les dispositifs scéniques sont redoutables d’efficacité. Lorsque Belén Maya se prend dans les fils élastiques d’une clôture sommairement érigée et qu’on voit son visage se tétaniser instantanément, on pense aux barbelés électrifiés des camps et on voit se profiler les miradors d’où émergent les fusils des gardiens qui ne laisseront aucune chance aux fuyards potentiels. Lorsque des poutrelles de fer jusqu’alors verticales sont alignées à l’horizontale, devenant ainsi le support du zapateado (claquement de pieds pointe-talon) du prodigieux bailaor (danseur flamenco), se profilent devant nous les rails des trains de la mort. Il les frappe avec rage ces rails métalliques, manque tomber, se relève et retombe à nouveau comme si cette lutte effrénée qui n’entame aucunement son énergie pouvait trouver d’autre issue que celle annoncée. Lorsqu’ Israel Galvan encore, de manière récurrente, se confronte physiquement avec un piano qu’il va vider littéralement de ses viscères, l’on voit la métaphore du corps mutilé de tout un peuple à qui l’on arrache un à un ses membres voués à l’horreur du génocide. Enfin, et c’est là sans doute le dispositif le plus fort, lorsqu’à la fin de lourds panneaux métalliques sont relevés à la verticale, obstruant toute la longueur du plateau et isolant ainsi du public les protagonistes restés parqués de l’autre côté – les Gitans, dont la voix une à une faiblit pour n’être plus qu’un filet imperceptible de murmures – une chape de plomb s’abat sur la salle. Un silence glacial, qui dure une éternité et qui nous saisit d’effroi, répond aux voix qui se sont tues à jamais.

Le déluge d’applaudissements qui a suivi n’était pas là que pour saluer les hautes performances techniques du maestro du flamenco (et de ses compagnons, indissociables de ce succès) dont il renouvelle en profondeur tant la grammaire que la syntaxe. En effet même si son zapateado, son jeu de jambes hallucinant de virtuosité, ses inventions qui semblent surgir spontanément, ses claquements de mains, de doigts, sur la poitrine, sur les cuisses, son énergie époustouflante sont à eux seuls de pures émotions artistiques, ce qui crée le caractère exceptionnel de cette performance, c’est le souffle civique qui l’anime, un formidable souffle de liberté régénératrice.

Et l’accueil – plutôt désastreux – réservé à ce spectacle par le Teatro Real de Madrid où la première du spectacle fut donnée, ne peut que confirmer l’impérieuse nécessité de ce geste artistique qui en plus de revêtir une grande valeur créative suscite une réflexion citoyenne de nature à secouer les indifférences et à réveiller nos démocraties par trop engourdies. En effet le public de l’opéra de Madrid, composé d’une proportion non négligeable de conservateurs, n’a pu supporter tant la liberté prise avec les canons traditionnels du flamenco, que cet hommage appuyé rendu aux Gitans à l’heure où, les rendant indifféremment coupables des problèmes sociétaux actuels, des dirigeants des pays européens mettent sans aucun scrupule à l’index les Roms, en tant que communauté indésirable, et affrètent des charters (là est un progrès, ce ne sont plus des trains) pour les rapatrier dans les pays de l’Est. Aujourd’hui la stigmatisation, la reconduite aux frontières, à quand les camps et les pogroms ?

Cette création artistique constitue donc, par l’accueil des plus contrasté qui lui est réservé (public en fureur à Madrid, en liesse à Paris ou encore à Saint-Médard-en-Jalles, c’est selon), un événement à haute sensibilité politique qui questionne, au travers des évolutions du flamenco, la société dans ses rouages les plus profonds. En effet, les tenants de « L’âge d’Or » – « La Edad de Oro », titre d’un spectacle précédent d’Israel Gavan qui par ce choix montre bien que, loin de renier les origines du flamenco, il les intègre pour les faire évoluer – sont restés fixés aux canons traditionnels qui caractérisaient cette danse entre la fin du XIX ème et les années 30. Selon eux, tout ce qui est de nature à proposer le moindre changement aux codes gravés dans le marbre de la tradition est vécu comme un déclin, pour ne pas dire une décadence inacceptable. Ce qu’ils oublient allègrement, c’est que le temps auquel ils font référence, ce temps où la mort n’avait pas encore pris les traits de génocides organisés, était vécu comme un destin individuel donnant lieu aux épanchements ordinaires. Le massacre scientifiquement organisé de peuples entiers a changé radicalement la donne et le flamenco, art populaire, ne peut rester en marge de cette évolution sous peine de devenir étymologiquement «réactionnaire».

En ce début du XXIème siècle, où des menaces de « mains brunes sur la ville » existent bel et bien – au-delà de la banalisation affichée – il est urgent de ne pas perdre le sens de certains mots : shoah, génocide, solution finale, ou encore camp de concentration et d’extermination, ne sont pas des fictions mais appartiennent bien au réel … «Lo Real, Le Réel, The Real » se donne à voir à plus d’un titre comme une œuvre éminemment actuelle, inscrite dans les linéaments de notre société contemporaine.

Aux antipodes d’un flamenco de pacotille qui se réclame hors-temps – Cf. les tenants d’une culture folklorique traditionnelle, danses provençales et autres divertissements qu’instrumentalisent sans vergogne aucune les élus frontistes du sud de notre beau pays, évinçant ainsi de leur programmation « culturelle » tout ce qui pourrait « perturber », de près ou de loin, l’ordre établi – Israel Galvan en s’engageant corps et âme dans cette production artistique porte haut sur la scène de la mémoire collective les folies génocidaires de l’Histoire. Son spectacle résonne comme un fervent hymne à la vie et répond à la question maintes fois posée par les survivants : oui, après Auschwitz les Tziganes peuvent encore magnifiquement vibrer de vie … même si c’est par pur hasard qu’ils y échappèrent, eux qui étaient destinés à être éliminés comme de vulgaires cancrelats.

Yves Kafka

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Visuels copyright Israel Galvan

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