ENABLED MANIFESTO PROJECT, AU MOIS DE LA PERFORMANCE, BERLIN

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Correspondance à Berlin.
ENABLED MANIFESTO PROJECT / Curatrice : Rebecca Weeks / Month of Performance Art / 11.05.2014 / Berlin.

« The Borderless, the boundaryless, the liminal and the collective against dichotomy. » Lisa Gaden.

Le projet « Enabled Manifesto » a réuni une douzaine d’artistes, activistes, chercheurs et chercheuses réfléchissant collectivement aux relations entre le handicap et les pratiques artistiques performatives. Ce workshop qui aura duré trois jours, a donné lieu à l’écriture d’un manifeste et à la présentation pendant trois heures de différentes performances et actions dans le cadre du « Month of Performance Art » qui se déroule chaque jour du mois de mai dans toute la ville de Berlin.

Introduisant l’évènement, l’artiste et curatrice Rebecca Weeks à l’initiative du projet raconte son expérience : la question d’une lourde opération chirurgicale qui aurai contraint ses capacités physiques l’a amenée à réfléchir aux possibilités et conséquences du corps « déficient » dans son usage de la performance.

Rassemblés autour d’une grande table au centre du « Ding Dong Dom », lieu principal du mois de la performance, ou éparpillés dans la salle, nous avons d’emblée difficulté à distinguer les artistes du public. Nous sommes alors invités à déambuler dans l’espace, prendre également place à la table, discuter ou encore manger.

La distinction spatiale entre performeur-se-s et spectateur-ice-s était évitée, nous étions donc tous potentiellement acteur-rice-s du projet. Action fondamentalement collective et inclusive bien que jamais insistante, nous étions au milieu de l’évènement invités à partager un repas autour de l’imposante table en bois, métaphore conviviale d’une des déclarations du manifeste « Nurture others and heal yourself » (Ian Whitford).

L’environnement annule d’emblée tout système dichotomique en échappant à la simulation d’un espace et d’un temps « scénique » : parfois nous ne savons plus qui doit intervenir, qui parle, qui se représente, qui est à regarder, jusqu’à ce que l’on ne différencie plus la déficience de la « normalité » qu’elles soit jouées ou subies : disparition momentanée de « l’Autre ».

Eviter ainsi les stratégies du « spectacle », c’est aussi refuser de poursuivre une histoire de la mise en scène du corps déficient, du cirque de Phineas Taylor Barnum et ses freaks aux simples regards quotidiens.

Dans sa performance, Roland Walter engageait justement cette question du regard. Au sol, hors de son fauteuil roulant, l’artiste se lance dans une lente chorégraphie avec son corps seul. Cette fois, l’instant amène une séparation plus « traditionnelle » entre le performeur et le public formant un cercle autour de lui. Au milieu de ses mouvements, Roland Walter s’arrête pour nous regarder, presque un-e par un-e, plaçant alors le spectateur-ice dans une position consciente des processus d’objectification, alors lui ou elle-même devenu objet déstabilisé du regard de l’autre.

D’autres interventions ont également emprunté un format plus classique, engageant un lieu et un temps précis. La représentation de soi à travers l’usage du corps comme espace stigmatisé mais aussi l’emploi du discours était pour certain-e-s artistes les outils privilégiés d’une narration autobiographique devenant délivrance.
Perché tel un oiseau (que son chapeau suggère directement) a différents endroit de l’espace, Henry McWilliams raconte de manière spontanée et imprévu des anecdotes intime d’une vérité poétique et sensible.

Cette dimension cathartique du discours chez les artistes fut aussi vécue par le reenactement physique de traumatismes passés. Allongée sur la table, les jambes liées entres elles par des bandages et suspendues en l’air par une corde qu’elle-même tient, Dieuwke Borsma réinterprète douloureusement le souvenir physique d’une lourde hospitalisation : éprouvant moment pour tous.

Alliant cette fois le texte à l’action corporelle symbolique, Irène Loughlin incarne intensément et avec souffrance ses troubles intimes lors d’une procession étrange sur la table d’où elle en sort, après d’angoissants gémissements et sanglots, étonnamment sereine.

Également narrative mais cette fois absolument silencieuse, la performance touchante de l’artiste Kamil Guenatri, effectuée avec et par son auxiliaire de vie fut certainement l’un des moment les plus forts de la soirée. Sorti de l’emprise de son fauteuil mécanique qui lui soutient habituellement tout le corps, l’artiste est ensuite délivré de ces prothèses, sorte de chrysalide sans laquelle il devient alors un corps fragile soumis aux manipulations délicates de son assistant. La vulnérabilité physique de l’artiste se juxtapose à la légèreté délicate des pétales de roses qui le couvrent, la longue cérémonie qui tient presque du sacré, se termine en une composition esthétique et symbolique hautement poétique.

Ces expressions artistiques permettent alors des discours spécifiques qui ne viennent jamais défier une « normalité » d’emblée bancale mais bien par certaines contraintes, porter un commentaire puissant sur les constructions sociales et politiques du handicap, créant des oeuvres qui déplacent les stigmatisations pour mettre en doute les fonctions normatives des notions de « capacité ».

Gauthier Lesturgie

Performeur-se-s: Anna Berndtson, Dieuwke Borsma, Robin Brass, Lisa Gaden, Kamil Guenatri, Ann Haycock, Irene Loughlin, Henry MacWilliams, Kaite O’Reilly, Fini Pohlmann, Roland Walter, Ian Whitford.

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Photographies Aleks Slota : http://photography.aleksslota.com

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