AVIGNON EMPÊCHE, AVIGNON HUMILIE

coup fatal (c) jan mergaert_0

68e FESTIVAL D’AVIGNON / Ouverture du Festival / le 4 juillet 2014.

La fête devait être pour ce soir, avec l’ouverture du 68e Festival d’Avignon. Dans la Cour d’honneur, devant 2000 spectateurs, « Le Prince de Hombourg » devait ressusciter Gérard Philipe sous l’ombre tutélaire de Jean Vilar, qui avait le premier monté la pièce de Kleist dans la même Cour du Palais papal. Tout comme devait jouer « Coup Fatal », le bien-nommé, une oeuvre collective de Serge Kakudji, Fabrizio Cassol et Alain Platel dans la cour du lycée Saint-Joseph. Mais la fête est gâchée, les coeurs sont lourds…

Ainsi en a décidé une partie des personnels du Festival, qui à un peu plus de 50%, ont voté la grève hier soir, se dédisant au passage de leur précédente votation (lundi dernier) où 80 % du même personnel avait choisi de ne pas faire grève. Et ne pas ainsi mettre tout le Festival en péril.

Au-delà de la cause intermittente et d’une lutte syndicale parfaitement légitimes, l’action symbolique de l’empêchement pèsera lourd dans l’histoire du Festival, comme elle grève déjà considérablement son futur économique. Tout le monde est perdant dans cette affaire : les artistes au premier chef, qui depuis des mois ont réfléchi, construit, répété leur oeuvre. Les spectateurs, dont visiblement la coordination intermittente se contrefiche. Les Avignonnais, pour lesquels le Festival est bien sûr une fête, mais également un véritable poumon économique qui irrigue la ville toute une année de son seul mois de juillet. Et les techniciens et personnels du spectacle vivant, qui in fine, en pâtiront sans aucun doute.

Comme en 2003, où l’annulation suivie d’actions sauvages à l’encontre de ceux qui, dans le Off, osaient jouer tout de même, avaient littéralement ravagé le secteur culturel, les dégâts sur l’édition 2014 sont d’ores et déjà patents. La débâcle des publics suivra forcément, en atteste la chute sensible des réservations. Et que dire des guerres intestines qui déjà opposent une catégorie d’intermittents et de professionnels à quelques autres dont la détermination jusqu’au-boutiste risque fort de casser définitivement leur outil de travail commun ?

Bref, cette Berézina programmée est désastreuse. Surtout, elle entâche gravement le débat démocratique, comme elle touche à ce qu’il y a de plus beau mais de plus fragile dans notre société : le droit et le devoir qu’ont les artistes de s’exprimer, l’art d’exister, le théâtre de jouer, coûte que coûte. L’Art -et singulièrement le Théâtre- sont souvent l’ultime rempart contre la barbarie et l’obscurité, particulièrement dans les pays totalitaires ou les théocraties. Oublier cela fait la peau à toutes les libertés.

Marc Roudier

Visuel : « Coup Fatal », photo Jan Mergaert

Comments
3 Responses to “AVIGNON EMPÊCHE, AVIGNON HUMILIE”
  1. De notre collaborateur Yves Kafka :

    « Et quand bien même devrions -nous en mourir … » Surgit à ma mémoire ce beau titre d’une pièce qu’une amie avait créée dans la mouvance de 68. C’était l’époque où les utopies émancipatrices n’avaient pas été mises sous l’éteignoir de la rudesse implacable du réel. Nul doute que les intermittents les plus radicaux de 2014 ne portent en eux cet idéal de révolution libératrice et, en cela, ils m’inspirent du respect et de la sympathie reconnaissante.

    Aussi, même si ce titre phare augure de lendemains qui risquent déchanter, ne me viendrait-il pas à l’idée de contester leur engagement au service d’une cause que j’estime des plus juste. En revanche, je m’accorde le droit d’être critique quant à certaines modalités de leurs actions. Autant la grève votée démocratiquement par ceux qui créent les spectacles (artistes et techniciens confondus) est une arme importante à utiliser ponctuellement (chaque compagnie devant in fine être libre de jouer ou de ne pas jouer), autant le boycott totalisant des festivals me semble une aberration contre-productive. En effet défendre la culture comme bien inaliénable porteur d’idées créatrices et permettant à chacun de promouvoir sa propre révolution intérieure ne peut s’accommoder d’une destruction systématique du travail émancipateur qui se donne à voir sur les plateaux. Le paradoxe est que cette radicalité risque de se retourner en son contraire : en voulant défendre coûte que coûte (sic) la cause du peuple (intermittents et intérimaires, précaires, chômeurs), elle risque faire régner, lorsque les bruits des annulations se seront tus, un silence de mort et faire « taire » pour longtemps nombre de comédiens … Une idée généreuse peut être dévastatrice.

    Nous devons vivre pour lutter avec force et détermination contre l’hydre du libéralisme.

    Yves Kafka

  2. non pas vous Inferno !! Pas vous!! Je ne veux pas lire ici l’énième plaidoyer auto-centré oui je soutiens la gréve mais pas quand cela m’affecte….Je ne veux pas lire ici le compte-rendu d’un sujet d’un journal télévisé de la première chaîne….SI ce soir les spectacles je jouent pas c’est que les équipes artistiques (techniciens et artistes) ont décidé à la majorité de ne pas jouer…C’est parce qu’ils sont conscient de la porté universelle et émotionnelle du spectacle vivant qu’ils expriment leur désarroi et leur colère de cette manière…oui le silence du plateau a une portée et est un acte immense…oui ils ont raison de ne pas plier une nouvelle fois devant les logiques libérales qui voudraient qu’ils jouent malgré tout…Leur lutte actuelle est faite pour que tous les futurs festivals aient lieu ! pour que nous puissions continuer à aller dans les lieux de culture et que les générations futures puissent le faire également !
    oublier cela serait la pire des choses
    ne pas être à leur côté est faire la peau à toutes les libertés

    • Désolée, on sera toujours du côté de ceux qui jouent, même baillonnés, même menacés… Ce qui n’enlève rien de notre soutien à la cause intermittente, qui n’est pas un soutien pour autant à l’empêchement forcé et à la censure, fut-elle syndicale, ou émanant de collectifs dont la représentativité et la légitimité restent à démontrer. Et pour continuer d’aller voir du spectacle vivant, encore ne faut-il pas couler cyniquement toute sa fragile économie, au motif d’une « colère » qui doit trouver d’autres exutoires, d’autres modalités d’action, en tout cas d’autres cibles que les artistes. Enfin, vider le plateau n’est pas un acte anti-libéral, c’est juste laisser la place au néant, à l’absence de toute pensée exprimée, c’est évacuer l’art et par là les idées. Et ça, c’est bien faire le lit du libéralisme consumériste,que l’expression d’une quelconque idée gêne au plus haut point, et plus grave, à l’extrême droite aux aguets, qui se nourrit de toutes les frustrations, de toutes les rancoeurs et ne pousse jamais mieux que là où la pensée a déserté et le terreau est stérile.

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