TOMBER EN AMOUR : « 286 JOURS » DE LAIA CANADA ET FREDERIC BOILET

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LIVRES : « 286 jours » de Laia Canada et Frédéric Boilet

286 jours est un livre de photos, le récit photographique d’une histoire d’amour entre Laia Canada et Frédéric Boilet. L’ouvrage est une réalisation de ce couple qu’ils étaient, on voit les photos de l’un et de l’autre en un dialogue qui nous entraîne dans les méandres de leur histoire commune: un instant fugace qui dura « 286 jours »entre juin 2012 et avril 2013.

De lui, on voit des détails, essentiellement, nombreux, des gros plans aussi, on le perçoit peu au final ou par petites touches éparses, bien amenées, il s’est bien choisi. D’elle, on voit tout. Il l’a scrutée pendant les 286 jours qu’a duré leur amour. Elle est celle qui l’a touché avant leur rencontre, celle dont il est tombé amoureux quand il est allé la chercher à l’aéroport la première fois, celle dont il dit qu’elle est la femme de sa vie, elle est l’origine d’un amour, d’un monde, du monde au fond.

Le fil conducteur? L’amour, la fin de l’amour. Le livre, la création aussi. Au fil des pages de cette idylle qui semble couler de source, le livre est présent, déjà. Ce n’est pas un projet fait a posteriori, c’est un projet né en même temps que leur amour et qui s’est nourri de lui: l’envie de le montrer, de se montrer, de le partager, de se partager. Pourquoi? Pourquoi cette envie ou peut-être ce besoin de s’exhiber? Crier son amour à tous, partager cette émotion, ces moments qui ont quelque chose de commun et dans lesquels d’autres peuvent eux aussi se reconnaître? Peut-être.

En lisant « 286 jours », on peut penser à Nan Goldin et sa « ballade de la dépendance sexuelle », livre dans lequel on entre dans son intimité, de celle de ses proches, des amis qu’elle a et dont elle photographie le quotidien. Elle, ainsi qu’Antoine d’Agata, photographient plutôt l’underground, le sexe peut y être cru, violent, les émotions sont présentes, l’amour mais aussi la colère, le désespoir, la joie… Le parallèle peut se créer dans le rapport à l’intime et le quotidien qu’il y a dans les démarches de Goldin et Boilet/ Canada, mais ces derniers se sont mutuellement photographiés, seulement eux, des fragments de leurs vies ensemble, pas les gens qui les entourent, en ce sens leurs démarches diffèrent.

On peut aussi penser à Nobuyoshi Araki, photographe japonais principalement célèbre pour ses photographies de fleurs très érotiques et de femmes ligotées. Mais Araki a aussi, au début de sa carrière, réalisé un roman photographique: « Voyage sentimental » (1971), autobiographie de son voyage de noce avec sa femme Yoko (décédé en 1990), véritable ode à l’amour… Ici aussi.

L’histoire a commencé sur internet comme souvent à notre époque: des mails, des contacts virtuels, un projet d’affiche émerge mais le virtuel ne suffit pas pour la dessiner, il faut des photographies, il faudrait qu’elle soit présente. Il le lui propose. Elle vient. C’est le début de l’histoire, du livre. Pour un livre, il faut toujours un début et une fin, non? Comme dans la vie au fond… a priori.

On est face à une accumulation de photographies, des vues de cet homme et de cette femme, des chats de la maison, etc. Certaines réalisées par Laia Canada, d’autres par Frédéric Boilet. Elles nous entraînent au travers de leur histoire. Ces instantanés sont ponctués par des textes: recettes de cuisine, des extraits de chansons aussi, ainsi que des sms, mails et mots échangés. Cela, ainsi que la notation des jours qui passent viennent rythmer cette histoire. C’est comme un compte à rebours dont l’issue ne peut être déviée, peut-être aurait-il pu être inversé pour arriver à zéro à la fin. Le dialogue fait place au silence dans certaines images, alors qu’ils étaient connectés, ils semblent ne plus s’entendre, se comprendre, le vide se fait, la distance se creuse, la séparation semble inévitable: « Personne ne se souviendra de ce moment. Il est trop éphémère, trop fragile. Et puis, ils sont perdus dans l’anesthésie de l’amour. Aucun d’eux n’a conscience du fait qu’ils se feront grand mal. » (1er septembre 2012, 12h54, 68e jour – Un village des Vosges).

« 286 jours », livre de Laia Canada et Frédéric Boilet mais pour beaucoup, il est de ce dernier. Frédéric Boilet est celui qui a poursuivi le travail entamé une fois qu’ils furent séparés. Le choix des photos, leur ordre, le récit de cette histoire est celui d’un homme qui a aimé une femme et a souffert de sa perte. Il excelle dans son rôle de conteur étant à la fois sujet et objet de ces souvenirs dans lesquels on s’immerge le temps de quelques pages.

La question que l’on peut se poser: qu’est-ce qu’il manque, que ne disent-ils pas, que ne montrent-ils pas? Les photos, les textes choisis donnent des indications, des idées. Et, même si la photographie est sensée montrer le « vrai », elle redessine néanmoins la réalité: l’intime montré peut être romancé puisqu’il est une sélection de ce qui a eu lieu. « 286 jours »n’est pas vraiment une autobiographie, peut-être pourrait-on parler d’autofiction, le livre ne réécrit pas l’histoire mais il ne dit probablement pas tout: on devine certaines douleurs, trahisons, on se doute que des sujets ne sont pas abordés (ou si peu) et qu’ils ont peut-être aussi joué un rôle dans la fin de l’histoire: la différence d’âge par exemple, le regard d’autrui, des envies et modes de vie différents, etc.

Dans « 286 jours », les mots et les images ont cette puissance: ils montrent et font ressentir, à nous de les accepter et de les comprendre. Entre légèreté et gravité, ce livre se déguste comme un bon plat, une belle histoire, une trace de ce qui fut.

Cécile Ripoll

Dans toutes les bonnes librairies:
Laia Canada, Frédéric Boilet, « 286 jours », Ed. Impressions Nouvelles, janvier 2014.

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visuels :
. 25 juillet 2012, 22h37, 30e jour. Photo de Frédéric Boilet extraite de « 286 jours »s, Ed. Impressions Nouvelles, janvier 2014. © Laia Canada / Frédéric Boilet / Impressions Nouvelles.
. 25 juillet 2012, 9h33, 30e jour. Photo de Frédéric Boilet extraite de « 286 jours », Ed. Impressions Nouvelles, janvier 2014. © Laia Canada / Frédéric Boilet / Impressions Nouvelles.
. 1er septembre 2012, 12h54, 68e jour. Photo de Laia Canada extraite de « 286 jours »s, Ed. Impressions Nouvelles, janvier 2014. © Laia Canada / Frédéric Boilet / Impressions Nouvelles.

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