LE PALAZZO GRASSI SOUS LES LUMIERES SPECTACULAIRES DE L’ILLUSION

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IRVING PENN, RESONANCE / PALAZZO GRASSI, Venezia / Jusqu’au 31 décembre 2014.

A Venise jusqu’au 31 décembre, le deuxième étage du Palazzo Grassi accueille la première grande exposition en Italie consacrée au photographe mythique du magazine Vogue, titrée : « Irving Penn, Resonance ». Elle réunit 130 photographies cristallisées en ses studios à Paris et à New York entre la fin des années 40 jusqu’au milieu des années 1980.

L’exposition dédiée à Irving Pen tombe à brûle-pourpoint, après l’expérience évaporatoire de Doug Wheeler installée dès l’entrée, dans l’atrium du palais. Irving Penn ressurgit, ses nuées de cigarettes d’anthologie, ses portraits charnels, et le désir d’embrasser des lèvres tirées aux sels d’argent n’est jamais loin. Il se développe par l’entremise de rais de lumière pâles au sommet du palais vénitien. La beauté dissimulée est un leitmotiv, au sortir à tâtons de l’immense coquille de fumée semi-ouverte, où le visiteur dès l’entrée lénifié avançait l’air penaud enveloppé par l’infinie onctuosité d’un nuage électrique. Il regrette sans doute une fois les escaliers du premier étage foulés, l’impossibilité laissée à rester les pieds en l’air et marcher comme cela au milieu des cieux bleutés de l’installation éternellement. Mais les précautions, une fois les chaussons aux pieds quittés en vue de ne pas souiller la baignoire électrique de Wheeler, s’évaporent sous la lumière écrasante du soleil blanc, aux rayons de la mode américaine.

Sans sourciller ils disparaissent au travers de regards, de leurs balayages qui s’arrêtent net puis butent sur les modèles éternisés par Irving Penn, extraits d’un panorama de la collection Pinault. Est présentée une sélection intitulée « les petits métiers », autres figurent incontournables de la culture du XX ème siècle.

A l’opposé d’un Helmunt Newton, chez Irving Penn dans sa nudité la plus crue, la pudeur n’est pas exhibée gratuitement. A l’exact opposé, elle est en éveil permanent, et ses modèles suggèrent plutôt que ne révèlent. La photo absorbe une telle force d’attention. Les jeux entre regardés et regardants soufflent littéralement de grâce le visiteur sur place. Le photographe dépasse le simple coup d’œil jeté sur une personne à la va-vite, la photo est translucide et érotise l’instant le plus pur, beau du désir. Dès lors a-t-on l’impression de se confondre avec celui qui dirige son cadre et l’art, à l’instar du parcours que dessine la salle 7 de l’exposition dont deux photos tirées au platine-palladium suffisent à sublimer à elles seules le sensible mis en œuvre par la photographie. Cela donne l’impression d’une rencontre possible entre : Marcel Duchamp et la Ballet Society, capturée dans des studios de New-York en 1948.

Une envoutante atmosphère surgit à l’approche des quatre danseurs du ballet américain. Trois d’entre eux sont assis en tailleur, adossés à deux panneaux de studio réunis en un coin. Ils sont posés négligemment culs et vestes sur un vieux tapis usé. Des bouts de ficelles s’anarchisent sur le sol. Dans l’angle une nymphe s’élève dans l’air, dressée en équilibre sur un pied. Ces doigts sont à fleur de mur. Une couronne de laurier encercle ses cheveux, un tissu froissé se drape sur sa peau et épouse les traits les plus secrets de son corps. Son regard à la fois enchanteur et mystérieux absorbe le désir du parcours. Le réel en sa présence tournoie à la manière d’un bricolage cinétique de Julio Le Parc.

Enfin après l’illusion, la fumée, les chimères, la visite se recentre sur ses cendres, et dévoile son essence cramoisie : la vanité. Des paquets de cigarettes consumées se télescopent avec des mégots piétinés et aplatis, laissés à l’abandon du visible par Irving Penn. Le tabac git sur la photo et l’on voit du papier à cigarette explosé et fissuré. D’autres se vêtissent de taches de goudron et ressemblent étrangement à du bois de cèdre, telle la cigarette numéro 37 réalisée à New-York en 1972.

Au bout de cette promenade en forêt urbaine l’on rougit devant les faiblesses et vanités de l’art. Cela davantage que devant les corps sublimés. Le photographe fige un assemblage de crâne d’os, un camembert coulant intitulé Ripe Cheese. Le parcours finit par cacher à la lumière spectaculaire de l’exposition, l’illusion même.

Quentin Margne

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Tous visuels copyright Estate of Irving Penn / Palazzo Grassi, Venezia.

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