BIENNALE DE LYON : ENTRETIEN AVEC DANIEL JEANNETEAU

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16e BIENNALE DE DANSE DE LYON : Interview de Daniel Jeanneteau autour de « Faits ».

« La pratique du théâtre ne m’intéresse que comme expérience de vie »  

Inferno : Entre vos deux dernières créations : « Trafic » de l’auteur contemporain Yoann Thommerel et « Faits » (Fragments de l’Iliade) d’après Homère, il y a tout en monde (en tout les cas près de 2800 ans), c’est un grand écart ou peut-on trouver des correspondances ?

D. Jeanneteau : En fait, c’est les deux. Cette année j’ai fait Les Aveugles de Maeterlinck, Trafic et cette expérience de Faits. Ce sont vraiment trois formes extrêmement différentes, aussi bien au niveau des écritures, du rapport à la scène, à l’image. C’est peut-être la seule affirmation que j’ai, du moins la plus importante : ne pas rechercher un style ou une marque personnelle dans mon travail. Tout mon effort vise à me laisser traverser par des matières, des rêveries que j’essaie de servir, quelque soit le médium. Trafic est un déplacement très important et en même temps j’estime qu’un artiste, dans mon domaine, qui est celui de la mise en scène, se doit un peu de se réinventer au contact des œuvres plutôt que de plaquer son style sur chaque œuvre. A travers cette expérience d’un déplacement permanent, il y a des liens, des obsessions, des limites.

D’une expérience à l’autre, il y a un lien organique, profond, essentiel même si ces trois expériences m’ont projeté dans des directions profondément différentes. L’image du corps est beaucoup interrogée. Il y a un accent particulier sur la présence dans les trois cas. Dans mon travail, à travers la diversité des formes il n’y a pas une profonde unité qui permettrait qu’on reconnaisse mon travail au premier coup d’œil. Et c’est tant mieux. C’est pourtant ce qu’on nous demande, d’être reconnaissable. J’ai la chance de pouvoir y échapper. C’est aussi parce que je ne cherche pas spécialement à me vendre.

Une des interrogations de « Trafic » porte sur la virilité de l’homme du XXIe siècle. Homère, par la figure d’Achille pose la question de la virilité de l’homme dans l’antiquité.

Il y a une interrogation sur le masculin. Trafic c’est un peu une question sur la crise de la virilité dans un monde, après des millénaires de règne du masculin, qui commence à être bousculé. L’Iliade c’est le commencement de cette hégémonie du masculin qui commence à l’âge de bronze. C’est la période charnière entre les sociétés primitives plutôt matriarcales à une société du masculin. Ce sont deux pièces qui se placent un peu de part et d’autre d’une très grande parenthèse où le masculin domine.

Est ce que, quand le metteur en scène change de style de texte, le scénographe change de style de matériaux ? Dans « Feux » sur des textes d’August Stramm tout était blanc et bien propre. Dans « Faits », tout est plein de terre.

Ça fait partie de mes obsessions et de mes récurrences. C’est quelque chose que j’interroge tout le temps. Ce que j’appelais « le concrétisme » : jamais de réalisme. Je n’aime pas les décors, les simulacres, les choses fausses. Je trouve qu’un espace de théâtre ne fonctionne que quand on rencontre le corps vrai. La question de la mise en scène du corps vivant exige une pensée de l’espace qui inclut la question de la matière, donc une exploration des matériaux. Un espace sale, un espace hostilement propre, ça m’intéresse beaucoup. J’aime bien les espaces organiques, des végétaux, de la boue mais aussi bien des espaces qui soient le contraire de l’organique : aseptisés, froids, inhumains et de voir comment le vivant palpite dans ces rapports de tension, de diffusions. Que la question de la matière entre en scène.

Pour Faits en l’occurrence, c’est une sorte poème sur la poussière. La question scénographique centrale de l’Iliade c’est la question du champ de bataille qui sépare des polarités. En essayant de préserver le caractère absolument banal et insignifiant de tout terrain vague. C’est juste un terrain vague et pourtant c’est le théâtre, comme on dit, de combats terribles.

Vous partez systématiquement du texte ?

En général oui. Je suis venu au théâtre par la pratique sauvage et spontanée du dessin et de la lecture : deux activités qui me permettaient de convoquer un monde qui me convenait mieux autour de moi. Cette fuite est devenue mon métier. Je suis venu au théâtre un peu par hasard. J’ai toujours dessiné, j’ai fait l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg. C’est un peu sur un coup de tête que je suis entré à l’École du Théâtre National de Strasbourg.  A peine entré à l’école, j’ai découvert une pratique qui combinait et articulait la solitude et le travail à plusieurs, tout ce qui me convenait dans la vie. Du coup, c’est un peu génétique, ça commence par la lecture. D’où ce travail important qui est fait au Studio Théâtre de Vitry sur les écritures avec la publication d’une revue, la mise en place d’un comité de lecture…

D’emblée on a voulu mettre un accent assez fort sur la question des écritures contemporaines. Dans des expérimentations autour de ces questions et de sensibilisition de gens dont ce n’est pas le métier et qui sont intermédiaires entre les arts. C’est une sorte d’interface avec un aspect du monde qui nous paraît important,  mais qui peut avoir des conséquences, des matières à réflexion. La revue prolonge cette réflexion : ce sont les organes centraux du studio théâtre. Le comité de lecture est un peu une sorte de caisse de résonance ou l’on peut éprouver les écritures. Ça nous conduit à lire beaucoup. Le travail de lecture et la présence des écritures est assez déterminante mais ce n’est pas la seule entrée. On soutient, on accompagne assez régulièrement des projets qui ne sont pas basés sur les écritures. On n’est pas sectaires, c’est un point de départ et non une obligation.

Vous avez de prochains projets suite à des découvertes de textes ?

Je viens de faire trois créations en six mois ! Je vais laisser passer du temps. Il y a des reprises, des tournées. Par un concours de circonstances trois projets se sont suivis dans un temps très court. J’ai adoré l’expérience mais je vais avoir besoin maintenant de réfléchir un peu, de repenser à ces mois d’intensité. Dans ma vie en général, chaque expérience de spectacle m’a beaucoup travaillé, beaucoup remué et déplacé et j’ai toujours beaucoup de mal à décider tout de suite d’un autre projet. Pour avoir un peu le temps de savoir qui je suis devenu entre temps et de quel point de départ je peux rebondir. Si je me précipite, ce n’est jamais très bien, je n’ai pas le temps de savoir qui je suis. La pratique du théâtre ne m’intéresse que comme expérience de vie, qu’est-ce qui s’est passé en moi ? de chercher de nouveaux points d’appuis… de ne pas repartir toujours du même pied. Voir comment ça bouge, comment je change moi même.

Il y aura une tournée pour « Faits », la diffusion a été pensée dans le projet ?

Pour l’instant pas du tout. C’était une commande et je n’ai pas cherché à l’anticiper. C’est la nature de cette proposition, de faire une chose pour un lieu. C’est toujours très très bien d’avoir une tournée mais ça oblige à limiter les expériences scénographiques, pour que ça rentre partout. Je vais faire quelque chose que l’on ne peut jouer que là. C’est une expérience unique. Je me verrais bien tenter de le reprendre ailleurs dans une version qui évoluerait mais dans l’état c’est un peu difficile à transporter. En tout cas l’équipe serait assez partante pour qu’on essaie d’autres versions. Ce n’est pas une donnée du projet, ce n’est pas fait dans cette idée. C’est aussi important d’ailleurs, cette unicité du lieu.

Vous travaillez très régulièrement avec Marie-Christine Soma, mais pas sur ce projet ?

On travaille ensemble depuis vraiment très longtemps maintenant. Ça a toujours été ensemble, qu’elle soit collaboratrice, cosignataire etc. Dans une volonté permanente de nos existences, on a éprouvé le besoin de vivre des choses séparément. Avec le besoin de ne pas appesantir notre relation de quelque obligation que ce soit afin qu’elle continue d’être extrêmement riche et très heureuse. Qu’on respire encore l’un et l’autre. Pour Les Aveugles aussi j’étais seul. C’était un projet extrêmement ancien que j’avais rêvé et que je voulais à ma mesure, strictement. Je sortais un peu de l’imaginaire commun qu’on a construit avec Marie-Christine et qui finalement constitue une sorte d’être séparé. Ce qu’on constitue, c’est presque une troisième personne constituée de nous deux.

Pour « Faits », vous avez choisi Thibault Lac et Laurent Poitrenaux. Pourquoi eux ?

Je voulais quelqu’un qui soit capable de délivrer la matière textuelle comme une matière justement. Laurent avait déjà joué Achille dans mon premier spectacle. On m’avait parlé de Thibault et je présentais quelque chose chez lui qui relève d’une présence très singulière à la fois très belle et très libre. C’était une bonne intuition. C’était rapide et intuitif. J’ai souvent procédé comme ça, mais je sentais dans l’instant une disponibilité, je me suis rarement trompé. En tout cas j’aime bien prendre ce genre de risque.

Propos recueillis par Bruno Paternot,
envoyé spécial à Lyon

Faits (Fragments de l'Iliade)

Faits (Fragments de l'Iliade)

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