BIENNALE DE LYON : LLOYD NEWSON, « JOHN » OU L’APITOIEMENT COMMUNAUTAIRE

Hannes Langolf, danseur

16e BIENNALE DE DANSE DE LYON : Lloyd Newson « John » / Pièce pour 10 interprètes / Création 2014 / Durée 1h15

Lloyd Newson ne partage pas les idées de Nicolas Boileau. Sinon, il aurait appliqué à son spectacle le précepte qui veut que « le vrai peut quelque fois n’être pas vraisemblable. »

John se veut la biographie complète et objective de John, personne lambda et unique, un petit sans-dent anglais parmi les anonymes. On prend le soin de diffuser avant le début du spectacle un avertissement audio précisant bien que le texte est issu de vrais interviews vraiment véritables de la vraie vie réelle. Quel besoin y a t il de préciser en amont une telle donnée ? Est-ce parce que si l’on enlève la clé anthropologique de ce spectacle, l’acte artistique s’effondre ? Lloyd Newson est-il si peu convaincu de sa capacité à faire une œuvre de fiction qu’il éprouve le besoin de nous préciser qu’il s’agit presque d’un documentaire ? Et puis, qu’est ce que cela nous apporte ? Au mieux une compassion condescendante pour le personnage, au pire de l’exaspération devant la litanie des tuiles de sa vie : alcool, drogue, viol, prison… tout y passe dans cette foire au malheur. Pauvres homosexuels qui ne sont pas gâtés par la vie ! Car c’est aussi de cela qu’il s’agit : se plaindre d’être rejeté, d’être différent, de ne pas être accepté parce qu’on ne s’accepte pas soi-même. Outre la vacuité orgueilleuse du message, il est assez triste de diffuser celui-ci dans une salle remplie par la communauté gay de Lyon. Promouvoir la gentrification pour mieux se plaindre de ne pas être mélangés…

L’argument du véridique ne tient pas une seconde, puisqu’il est bien dit qu’il s’agit de plusieurs interviews. Donc d’un montage, donc d’une falsification du réel au profit de la narration. Mais le vrai peut avoir un avantage : on n’a rien à justifier, ni les incohérences, ni les ruptures ou les changements de rythme, encore moins les faiblesses de l’histoire, puisque c’est la vie et que la vie est incohérente, pleine de ruptures et de changements… Va-t-on au théâtre pour voir le réel ? Lit-on un roman comme un essai ? Un film documentaire et un film de fiction présentent-ils les mêmes intérêts pour le spectateur ? Le théâtre est-il le lieu de l’explication anthropologique ?

Malheureusement, toutes ces questions se posent car l’enjeu poétique est très très faible. Entre des décors trop propres, des costumes insipides, des lumières ternes, rien dans l’esthétique de ce spectacle n’a d’intérêt supérieur à la réalité. Rien ne transcende, rien n’élève. Contrairement au sublime film de Patric Chiha, Boys like us (avec les formidables danseurs/chorégraphes/performers Jonathan Capdevielle et Gisèle Vienne), qui sort cette semaine et où l’homosexualité devient prétexte à une fable universelle, transcendée par une esthétique de garage et une poésie du quotidien, la pièce de Lloyd Newson semble incapable de sortir du ghetto dans lequel il a voulu l’insérer.

La vie de John se passe en deux temps : une partie hétéro et mobile, de foyers sociaux en centre de désintox ou prison et une partie homo et sédentaire : le sauna. La dernière demie-heure du spectacle est donc prétexte à une longue et fastidieuse description (bien qu’assez représentative) des saunas gays. Quel intérêt ? Est-ce d’ailleurs pour cacher la faiblesse du propos que le metteur en scène convoque une scénographie monstre, faite d’un plateau tournant et de très nombreuses cloisons ? On veut nous en mettre plein la vue dans la forme, comme souvent quand le fond est creux… Cette tournette aurait pu avoir de l’intérêt si le processus était poussé à son paroxysme. A l’image de la vie, ça pourrait s’emballer et ne jamais s’arrêter. Mais non, à l’image de la médiocrité, dès que le processus n’arrange plus, on détourne la contrainte pour mieux se faire plaisir, au désespoir du spectateur exigeant.

Corporellement, le spectacle est assez faible, quelques passages dansés sur un mode « Les Sims font du popping » sont agréables mais souvent, le temps de chorégraphie sert uniquement de temps de pause pour effectuer un changement de plateau. Pendant le mandat de Nicolas Sarkosy, certains de ses conseillers « culture » ont souhaité changer le vocabulaire en passant de « la culture pour tous » à « la culture pour chacun ». L’opéra de Lyon propose de la culture pour le bourgeois (voir article), la maison de la danse de la culture pour le gay, aura-t-on aussi dans cette biennale de la danse de Lyon une handi-culture ou bien encore de la culture pour les noirs ? A trop vouloir remplir une salle, à trop baliser les spectacles par une communication ciblée et efficace, l’essence même du spectacle vivant : réunir les gens pour faire société risque de se diluer dans le divertissement rentable. De danser tous ensemble, on nous propose pour l’instant de danser entre soi. Les individualistes sont aux anges.

Bruno Paternot
envoyé spécial à Lyon

Conception / Mise en scène : Lloyd Newson
Scénographie / Costumes : Anna Fleischle — Lumières : Richard Godin — Conception sonore : Gareth Fry
Accueil : Maison de la Danse, Biennale de la danse
Coproduction National Theatre of Great Britain, Biennale de la danse de Lyon, Théâtre de la Ville et Festival d’Automne – Paris, Dansens Hus – Stockholm, Dansens Hus – Oslo. Avec le soutien de Arts Council England.

To be straight with you

Visuels : « John », lloyd Newson : 1- Hannes Langolf, danseur / 2- « John » /copyright L. Newson / Biennale de Lyon

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