TRIBUNE : ENTREE LITTERAIRE : TOUT BAIGNE !

Session photos - Chloé 1

TRIBUNE : Entrée littéraire : tout baigne !

Rentrée littéraire, donc.
Autofiction, autobiographie, délires philosophiques…

Faire mystère de soi et du monde sur un mode retardataire.
C’est une niche.
Quelque chose d’un peu lamentable, le sens dépourvu d’autocritique.
L’enfance peut durer cent ans et les doléances une vie entière, à l’idée même d’une rente logée dans le linceul d’un mouchoir.

La littérature française aura comblé une décennie de bashing, des exutoires fourre-tout de vies et d’humeurs étalées sur la trame des presses à sensation, rotatives poussives nourries à grands seaux d’encre et d’huile. Des œuvres d’enclosure, aux périmètres congrus, privatisés jusqu’à l’asphyxie. Une liste de ressentiments, de manques, de pertes. La dépossession des « biens », (du « Bien ») im-matériel/s, la sentence du « don », la certitude d’une « dette ». De longues balades dans le caractère ferme de l’individuation devenue aride et solitaire. Ces écritures énumèrent, finalement, le visage d’une société en mal d’elle-même, incapable de vivre parmi les siens, jusqu’à la nécessité d’une posture, possessive et mortifère.

Après Dieu et Sigmund, la grandeur de l’Homme par sa chute. Sorte de super héros déchu, vantard précieux et prescient, génie incompris dans les entrailles d’un monde où le peuple et la conscience ont changé de camp. Décidément, les temps sont mal fichus.

Et se moquer du monde, surtout, en affiliant le lecteur citoyen consommateur de récits complaisants.

En cette rentrée littéraire, ce genre de livres s’arrache en librairie. Il est vrai que nous vivons depuis pas mal de temps déjà dans un siphon qui a dérobé les capacités d’ensoleillement. On peut s’exposer sans trop de risque.

Des cahiers de vengeance, l’orgueil pour fontaine d’adjuvance. Cette marge pénible où se maintiennent les « états dames » sacrifiés et les hommes émasculés, réduits à néant par les crocs virils d’un pouvoir féodal, par des butors attardés, qui les aura toutefois préalablement comblés. C’est insensé, délirant, c’est presque indécent de piéger autant. Des lamentations « propriétaires », dont l’occupation première des auteurs est le recensement de rancœurs, des mises en demeure en résidence secondaire avachies dans ces livres.

Les temps ne croient pas en dieu. Ils n’y croissent guère.

L’Homme, un simple mortel, pas de résurrection prévue. Sa famille, ses amis, ses amours, ses politiques idem, périssables. Perfectibles, impuissants, faillibles, parfois inconséquents, magnifiques, en somme. On ne peut pas indéfiniment se contempler à tricher en réclamant du monde qu’il soit meilleur et exemplaire que l’on ne le sera jamais soi-même. Sur quelle matrice se mesurent de pareilles vanités ?
On comprendra à travers ces littératures un besoin de régler ses comptes avec l’Histoire. De s’acquitter de vieilles dettes, au prétexte de n’importe quel dérivatif, usurpant jusqu’à la matière première de son histoire particulière à échelle1, taille unique. On comprendra que ces œuvres épuisent jusqu’à la dernière parcelle d’absurde, et par la caricature, en finissent (peut-être) avec n’inexactitude des certitudes peu à peu crépusculaires.

Il se passe la vie, des formes éparses de réel. On peut imaginer (s’)en fabriquer des drames, s’embrouiller ou à l’inverse s’en débrouiller. Imaginer la possibilité d’être enfin éternellement apprenti. D’être à la fois accidentel et risqué.

Prendre l’appareil de sa première personne pour sujet, si cher et singulier ; le taquiner, le travailler, lui dire « chiche ». Libérer le récipiendaire des chaos victimaires, nostalgique de ce qui n’a pas existé. On peut choisir assez tôt de s’échapper d’un « soi-même » systématiquement défini par des drames communautaires, héréditaires. Lesquels, au fait, au juste ?

On peut se raconter des choses, réécrire l’Histoire. Provoquer le passé, invoquer un deuil inépuisable au seuil de l’impossible. C’est généralement verrouillé à l’éclosion de nombrils sous l’ombilic doloriste des tyrannies familières. C’est pingre et outrancier.

Les histoires particulières n’appartiennent pas nécessairement à une communauté, à ni à une condition, ni aux parents, si proches soient-ils en degrés patentés. Elles n’appartiennent pas au dictat que les unes ploient au service d’asservir et que les autres obéissent à ce qu’on l’on désire d’eux de leur emprise.

Les histoires particulières ne commencent pas -, ni se terminent – avec le Chaos : nous ne sommes pas des héros. Nos histoires n’appartiennent ni à nos bourreaux, ni à nos victimes présumés.

Réclamer son malheur pourvoit au devenir du trader de sa propre existence, sur le système économique du manque. S’inventer une devise, une monnaie. Ces littératures se gargarisent de ça, parlent de cet homme fondamental d’Occident, prisme étroit d’autosuffisance.

Ecrire est extraordinairement incompréhensible. Il existe la technique, apprendre, lire, tracer. L’école, le stylo, le cahier. Il y a « écrire », s’échapper (des limites de soi), désobéir, découvrir. Mettre en abyme tous les abysses sur lesquels on butte et un jour envoler, traverser, ouvrir ; une porte, une fenêtre. Trouer les murs, trouver le noyau, à la rencontre des véritables monstres, de nos freaks, ces pairs à cœur de nos parts atomiques, un patrimoine d’humanité de l’A d’ange au Z de Zombie en passant par le point X. Des livres qui désapprennent, désarçonnent les statues, éclaboussent l’encaustique, ébouillantent l’alambic, désarment l’ennui, arrivent à l’improviste. Se déprennent de la méprise.

Il existe des auteurs, universels, constitutivement motivés à chercher, curieux des terres multiples, lointaines, intemporelles. Et la texture du sens commun.

Les Autres leur sont arrivés.

Quelques maisons d’éditions restent soigneuses du sens, du métier d’écrire, des écrivains, de la littérature. A l’œuvre de passation des temps qui bougent, de nos espaces de transit, ces lieux changeants et ces états qui vacillent. Quelques livres pour compagnons d’existence. Substance, résistance et subsistances.

Pour se consoler de cette actualité littéraire, on peut passer un très bon moment avec Caliban et la Sorcière de Silvia Federici, salutaire en cette rentrée grotesque que se partagent les deux mamelles de la transe, les zones de chalandises du commerce d’une Miss T. et des horreurs séniles d’un BHL. L’ouvrage de Silvia Federici dessine la cartographie historique d’une disparition humaine, la place des femmes notamment, vissées au corps des servitudes « culturelles », ces places d’absence programmées depuis le Moyen-Age, la soustraction au corps social à des fins d’économies individuelles. On pense à toutes les minorités humaines et à la domination des exploitants. Livre jubilatoire, qui donne accès à l’une des mécaniques des choses encore très actuelles. Un livre généreux, écrit d’une main alerte, parfois radical, mais clair et sans doute nécessaire. Publié en France le 24 juin 2014 aux Editions Entremonde, en co-édition avec les éditions Senonevero.

Tous les ouvrages des éditions sur leur site : http://www.entremonde.net

On en profitera ici pour rappeler l’excellente maison des Editions Ere, fondée et dirigée par Eric Arlix qui édite des joyaux de textes ciselés, d’auteurs tels qu’Hakim Bey, Marshall McLuhan, Kenneth Pomeranz, Chloé Delaume, Charles Robinson, pour ne citer qu’eux. Une véritable bouffée d’air. Chaque livre est un voyage, un dépaysement total, un état de grâce.

Tous les ouvrages des éditions sur leur site : http://www.editions-ere.net

Katia Jaeger

Visuel : L’auteure Chloé Delaume / photo © Rachel Sfez

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives