FESTIVAL D’AUTOMNE : ENTRETIEN AVEC JULIEN GOSSELIN, « LES PARTICULES ELEMENTAIRES »

LES PARTICULES ELEMENTAIRES -

43e FESTIVAL D’AUTOMNE :  Entretien avec Julien Gosselin / Les particules élémentaires / Théâtre de L’Odéon / 9 octobre-14 novembre 2014.

Inferno : Dans les Particules Elementaires, que vous adaptez pour le Festival d’Automne, il y a cette idée d’une solitude indépassable, de l’homme irrémédiablement esseulé : est-ce que ce n’est pas antithétique de diffuser cette idée au théâtre, qui est le lieu par excellence de la communion des désirs, du travail de groupe, etc. ? Au théâtre, la communauté et la solitude seraient conciliables ?

Julien Gosselin : Chez Houellebecq, il y a surtout l’idée qu’un homme ou qu’une femme peut sauver quelqu’un d’autre, au moins tenter de le faire. Les personnages de Houellebecq cherchent souvent à être aimés. L’homme peut avoir une position isolée, sortie de la société, mis à l’écart, mais assez rarement il souhaite y rester. De manière générale, ce que Houellebecq appelle la séparation est un phénomène assez inévitable, mais jamais elle ne fait figure d’espoir pour ses personnages, bien au contraire. Quant à moi, je ne suis pas du tout solitaire. Et au théâtre, la solitude est en effet très difficile à obtenir, ce qui me va assez bien.

– Avant les Particules, vous adaptiez Tristesse animal noir d’Anja Hilling, qui non seulement est un texte sombre, mais de surcroit, comme chez Houellebecq, La carte et le territoire excepté, très fataliste, avec une fin « fermée ». Vous ne craignez pas de tomber dans un « théâtre de la plainte », qui réduirait la complexité des choses à un soupir résigné ? En ce sens, je me fais l’avocat du diable, est-ce qu’il n’y a pas le risque d’un « théâtre pour grands enfants » pour reprendre l’expression de Stanislas Nordey, dans ce que vous faites ?

D’abord, ce n’est pas parce qu’on choisit des œuvres assez définitives, qui ne sont pas d’un optimisme illimité qu’on est dans la plainte, ou dans un « théâtre de la plainte ». Je ne crois pas réduire la complexité des choses, et si je la réduisais, je crois que ce ne serait pas à « un soupir résigné »…Quand on monte des grands auteurs, quand on tente d’aborder des œuvres importantes, des voix poétiques uniques, des auteurs qui regardent le monde contemporain aussi puissamment que Houellebecq, est-on dans la plainte ? Je ne crois pas,  quoique le phénomène de plainte soit plutôt quelque chose de pathétique et d’émouvant.

Sur la question du « théâtre pour grands enfants », je ne l’envisage pas sous cet angle, celui du soupir mollement résigné, mais plutôt sur celui de la volonté continuelle d’être dans l’Entertainment, d’avoir peur que le public se perde ou n’aime pas, ce que semble dire Stanislas Nordey, ce que du moins j’en comprends. Je ne sais pas, j’ai sans doute quelques défauts que j’imagine assez générationnels, notamment sur la question du rythme, qui m’obsède vraiment. Mais enfin, monter le plus grand auteur français vivant, si c’est pour les grands enfants, ça me paraît être une bonne nouvelle.

– Un autre risque peut-être, et je resserre ici sur les Particules Elementaires, c’est celui de faire du drame, du « pathos » dû à la mise en corps d’un texte au style sec, pince sans rire, « désincarné ». Vous pensez pallier ça ?

Houellebecq n’est ni froid, ni désincarné, c’est une idée qu’on ne peut avoir à aucun moment si on lit sérieusement l’œuvre de Houellebecq. Même pince sans rire, je n’en suis pas certain : il est extrêmement drôle et il utilise assez franchement cet humour. Ensuite, je ne crois pas qu’on soit dans le pathos. Dans le pathétique parfois, sans doute, mais c’est une dimension extrêmement présente chez Houellebecq. La présence des corps, c’est compliqué, mais c’est le théâtre. Si on veut faire du théâtre avec de la littérature, il faut bien se la coltiner. C’est ce qui fait que le spectacle n’est plus le livre. Parfois c’est un peu moins bien, parfois cela offre des possibilités formidables : je pense notamment aux personnages de femmes, qui, dès lors qu’ils sont incarnés, apportent au texte un éclairage passionnant et rendent celui-ci extrêmement puissant.

– Vous dîtes que la science, encore une fois à l’instar de Houellebecq, vous procure des émotions plus fortes qu’Andromaque. Vous pensez que la théâtre à intérêt à se mêler de science ? Je pense par exemple au Japan Robot Theater Project de la Seinendan Theater Company, ça vous inspire, des comédiens robots, ce genre de choses ?

Les robots ça ne m’intéresse pas énormément. Enfin, l’idée de la robotique, à la limite, mais ça n’est pas une passion. Non, quand je parle de l’émotion liée à la science, je parle de la force poétique que peut avoir un texte scientifique. L’idée que l’émotion naisse de la pensée, de la complexité de cette pensée voire de l’impossibilité à comprendre quoi que ce soit à cette pensée me plaît beaucoup.

 – J’ai lu quelque part que vous visiez un « théâtre total » : qu’est-ce que vous entendez par là ? Il y a des comédiens/metteurs en scène avec qui vous rêveriez de collaborer en ce sens ?

 Quand je dis que je vise un théâtre total, je prends pour appui la question du roman total : un roman qui aborderait un nombre infini de sujets, et qui pour cela utiliserait des armes qui dépassent celles du roman lui-même : la poésie, la philosophie, le journalisme, l’essai scientifique. J’aimerais pouvoir tendre à une forme de théâtralité semblable, où toutes les armes narratives que je viens de citer mais aussi toutes les techniques utilisables au théâtre (musique, image, corps…) seraient réunies pour essayer de décrire un monde.

 Il y a plein de gens avec qui j’ai envie de collaborer, et avec qui tout le collectif actuel a envie de collaborer, la troupe s’agrandira pour le prochain spectacle.

 – Et du côté des auteurs ? Vous vous sentez plus proche des auteurs de littérature que des auteurs de théâtre, ou c’est indifférent ?

Globalement, il y a plus d’auteurs de romans que d’auteurs de théâtre aujourd’hui. Donc les chances qu’ils soient meilleurs augmentent. Je suis un peu énervé par la plupart des textes de théâtre que je lis parce que je trouve qu’ils manquent souvent beaucoup d’ambitions. J’aime les grands romans, qui vont essayer de couvrir un monde poétique et intellectuel important. Les petites anecdotes m’ennuient. Et puis les auteurs de théâtres s’embourbent trop souvent dans une langue qui devrait être celle des corps, une langue qui est dans sa propre démonstration continuelle. Cela dit, il y a quand même des écrivains de théâtre intéressants aujourd’hui. Je travaille par exemple cette saison avec Sarah Berthiaume et Tiphaine Raffier, deux jeunes auteurs qui sont vraiment passionnantes.

 Je ne sais pas ce qu’est un bon texte, mais globalement, un texte qui a pour thème des choses intéressantes politiquement et qui déploie une poésie très forte a de grandes chances de commencer à être bon.

 – Et la suite ? Vous avez commencé à travailler sur autre chose ?

 Oui. Ce sera pour la saison 2015/2016. Et ce sera un roman.

Propos recueillis par Blandine Rinkel.

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