ENTRETIEN AVEC YOANN BOURGEOIS : « JE TROUVE QUE LE PRESENT EST TELLEMENT SAVOUREUX »

jacqueline-magnier

BIENNALE DE LA DANSE DE LYON : Entrevue avec Yoann Bourgeois, autour de « Celui qui tombe », oeuvre donnée à la 16e Biennale de Lyon.

Yoann Bourgeois n’est pas un homme pressé. Il prend le temps de s’arrêter pour parler avec son prochain. Notre entretien a lieu après une rencontre avec un groupe de lycéen en option cirque. Outre les jeunes gens, une dizaine de perruches en cage (que faisaient-elles là?) répondent de tempsen temps à l’artiste par des jabottements stridents. Yoann Bourgeois, c’est un peu l’inverse d’une perruche. Déjà, il n’est pas en cage, du moins pas tout le temps. Puis, l’oiseau se pare de toutes les plus belles couleurs mais pousse un cri très désagréable, or l’artiste, lui, ne cherche pas la débauche de couleurs mais son geste artistique est un des chants les plus poétiques de cette 16e Biennale de la danse.

INFERNO : Lors de la rencontre avec les lycéens, il a été question de l’opposition entre cirque traditionnel et nouveau cirque. On était propriétaire d’un numéro. Êtes-vous propriétaire de vos spectacles ?

YOANN BOURGEOIS : Pas du tout, pas propriétaire, je n’emploierais pas ce mot. Je dirais plutôt auteur. Peut-être qu’il y avait cette notion de propriété parce qu’il y avait cette notion de business, notamment dans le cirque américain. J’ai monté un association pas une entreprise (ndlr : la compagnie Yoann Bourgeois, qui gère la production et la diffusion des spectacles). Le but n’est pas lucratif même si j’en vis -et c’est très important que je puisse vivre de mon métier- mais le but n’est pas de faire du business. Donc auteur, car la finalité n’est pas de rapporter des sous mais plutôt de faire un poème. En plus, je pense que ce que je fais n’est pas très original ! A l’inverse du cirque où l’on cherche à faire toujours plus, toujours mieux, toujours plus original. Ma démarche consiste à simplifier, à faire (c’est un peu prétentieux) originel et pas original. Le déséquilibre c’est quelque chose de très banal. Le Rola-bola (tu sais, le Rola-bola c’est une planche sur un cylindre), c’est un agrès classique du cirque et le spectacle Celui qui tombe part de là, de cette discipline là.

Vous employez le mot discipline. Est-ce que vous partez de quelque-chose de disciplinaire pour l’ébouriffer ensuite ?

Non, pas tellement dans ce sens là. On dit souvent qu’on veut partir de la discipline et la poétiser après. Je n’y crois pas. Mon parti-pris, mais je ne sais pas sa pertinence, c’est qu’intrinsèquement à la discipline il y a une poétique. En dessous, à l’intérieur, tout au fond. Plus on va à l’intérieur et plus il y aura une poétique propre. Dans les écoles, un jongleur, on appelle ça un manipulateur d’objet et moi, c’était l’inverse. J’ai envie de donner une chance à l’objet, de trouver une relation avec lui qui fasse advenir, naître, poindre quelque chose qui serait impossible sans lui.

Dans Celui qui tombe, le sol, c’est votre agrès ?

Ce sol peut être vu comme un agrès… ou pas. En tout cas ce serait la simplification de tous les agrès. Simplification, pour une plus grande lisibilité des forces, parce que le sens des agrès c’est de mettre en jeux des forces. Quand on n’est pas dans des questions de représentation, pas de problème, mais dès qu’on est dans ce genre de lieu, c’est une question essentielle, la représentation, la question de ce que signifie l’agrès, la manière dont il est fait, ce qu’il évoque, c’est une question hyper-importante. Sous un chapiteau, on peut être dans un espace qui n’est pas un espace de représentation . Dans un théâtre, si. Donc, on est forcé de s’interroger sur le sens : de choisir la forme, la matière de ses objets.

Celui qui tombe… On y passera tous. Est-ce qu’un des distinctions majeures entre cirque et danse ne serait-elle pas l’appréhension de la mort ? La mort n’accompagne pas le cricacien de la même façon que le danseur…

Oui, c’est vrai qu’il y a une omniprésence de la mort, qu’elle soit réelle ou symbolique. Parce que, quand on jongle avec des balles, a priori, il n’y a pas de risque mortel. C’est une précarité, pour moi, qui peut renvoyer à l’omniprésence de la mort. Dans L’Art de la fugue, on joue la musique en live pour donner à sentir cette précarité-là. Il y a très peu de pianistes qui peuvent le faire, c’est un défi.

Si la fille qui joue déraille, c’est la mort. Le spectacle s’arrête. Le dispositif du théâtre est fait pour rassurer le spectateur : pas de coupure de courant, le toît est dur, le fauteuil confortable. Peut-être qu’au cirque le dispositif est un peu moins solide.

J’ai toujours envie de me refuser à parler de la danse et du cirque dans l’absolu. Ça ne veut pas dire que la danse et le cirque ne sont pas, qu’il n’y a pas une essence. Mais dès qu’on se lance sur cette voie, on exclue énormément. Cette essence doit rester intuitive. Il y a des formes qui doivent être multiples, qu’on peut catégoriser, repérer, classer. Étant attaché à l’histoire du cirque, j’ai envie d’aider à l’avènement du cirque de demain, parce que j’aime les artistes de cirque, j’aime les images de cirque, il ne s’agit pas pour moi de dire « démerdez-vous avec les définitions », mais en tout cas, essayons de ne pas parler avec des majuscules. D’éviter cela.

Le temps fait cortège et tourment sur le corps. C’est une déchirure, une redécouverte, une tristesse ?

Ça ne me pose pas de problème, j’ai même toujours pensé que c’était un endroit incroyable de ressource notamment pour le cirque qui a beaucoup conjuré ça. Je trouve que c’est extrêmement stimulant d’être tout le temps renvoyé à ses capacités. C’est un endroit de stimulation intellectuelle très très fort. Qu’est-ce que peut mon corps ? C’est la question que pose Spinoza en fait. On ne sait jamais tout à fait ce qu’il peut. Bien-sûr, si on en reste à « hier je pouvais faire un salto, aujourd’hui non », il y a une diminution qui génère de la tristesse. Mais la diminution génère de l’augmentation à un autre endroit. J’ai gagné de la lenteur, c’est incroyable ce que la lenteur ouvre.

Ce que je trouve dur, personnellement, c’est d’être amoureux de ses souvenirs. Il y a eu de tels plaisirs, des jubilations corporelles dans l’acrobatie telle que je la pratiquais quand j’avais 20ans que parfois ça me manque, mais c’est le même genre de tristesse qu’une grand-mère qui retourne sur la place qui a changé par rapport à quand elle était jeune. On a tout intérêt à tenter de vivre le présent. Pour moi, ce ne sont que des ombres qui, temporairement, passent, mais ça dure pas bien longtemps. Je trouve que le présent est tellement savoureux.

Est-ce que votre spectacle est politique ?

Moi je trouve que tout spectacle est politique. Pour moi, l’art du spectacle est profondément politique, intrinsèquement. Après, cela dépend de ce que l’on appelle politique, mais le fait que pour exister le spectacle ne puisse se faire que partagé par d’autres et en plus au présent, cela le rend doublement politique. Il n’y a pas de spectacle qui puisse se faire sans le regard de l’autre, tout se fait dans cette relation, et à mon avis l’art vivant travaille au sens premier cette relation-là.

C’est même une des plus fortes thématiques de ce spectacle, le « faire société » ?

Si on lit à un haut niveau des champs lexicaux liés au collectif, peut-être. Mais à un niveau plus élémentaire, non, pas les images qui surgissent ou qu’il y a à l’intérieur même du spectacle mais la tension qui se fabrique vraiment pour l’organisation du temps, la tension que peut générer mon écriture. Sans doute y a-t-il des préoccupations aussi au niveau des champs lexicaux. Mais, c’est marrant, ça me semble plus secondaire. Pour moi, ce qui est politique par exemple, c’est de développer une écoute. C’est profondément politique. Qu’un collectif puisse se taire et tendre l’oreille ensemble et s’émerveiller, se rendre disponible à tout ce qui peut advenir, c’est politique. Le fait même que quelque chose puisse advenir parce qu’on tend l’oreille, c’est politique. Je le vois à un sens plus premier, plus concret.

D’où l’importance de jouer dans des lieux différents, comme ici dans un opéra. On ne développe pas la même écoute et pas de la même façon quand on joue en extérieur ou dans une arène.

Oui. C’est de ne pouvoir se satisfaire d’aucun rapport. Je ne veux pas me sédentariser dans un rapport particulier. Le désir existe dans la recherche illimitée de rencontres, d’expériences avec d’autres, de nouveaux rapports. Alors c’est plus flagrant peut-être avec mon travail, parce que j’adore jouer dans différents lieux qui convoquent évidemment différents publics, mais ça ne veut pas dire que dans un théâtre il ne peut y avoir qu’un rapport, y compris dans un même spectacle. Déverrouiller à l’infini l’univocité d’un rapport, ça crée une intention.

Vous êtes content des rapports qui se sont créés sur ces représentations ?

J’ai encore du mal à l’évaluer. Je n’ai qu’une impression globale et diffuse qui est possiblement un peu tronquée par le bruit que fait l’événement. C’est un peu trop frais pour que je puisse répondre à ça. Ce dont je suis content, c’est qu’il puisse se passer quelque chose au niveau global. Et que celà, je ne le maîtrise pas. J’ai fait quelque chose et à partir de cette chose produite, il se passe (ou il ne se passe pas) quelque chose. Il y a eu un rapport vivant donc c’est chouette. Ça fait rebondir le travail lui-même, il y a quelque chose qui ne s’arrête pas. J’ai envie d’approfondir avec mes interprètes, avec l’écriture. J’ai envie de le défendre ce spectacle là.

Propos recueillis par Bruno Paternot,
envoyé spécial à Lyon

Tournée de Celui qui tombe :
26 SEPTEMBRE 20:30 Le Théâtre, Scène nationale Mâcon
02, 03, 04 OCTOBRE Le Manège, Scène nationale Reims
09, 10 OCTOBRE 20:30 Les Salins, Scène Nationale Martigues
14, 15 OCTOBRE 20:30 Théâtre du Vellein Villefontaine
19 NOVEMBRE Niort
22 NOVEMBRE 20:30 Automne en Normandie Vernon
05, 06 DÉCEMBRE 21:00 Hippodrome, Scène nationale Douai
11, 12 DÉCEMBRE Les Quinconces, L’Espal Le Mans
16 au 18 DÉCEMBRE 20:00 MCB Bourges
13 au 17 JANVIER 20:30 MC2, Scène nationale Grenoble
19, 20 MARS 20:30 Le Carré Saint-Médard-en-Jalles
26, 27 MARS 20:30 Avant-scène Colombes
08, 09 AVRIL 20:00 La comédie, CDN Valence
28, 29 AVRIL 20:30 Bonlieu, Scène nationale Annecy
03 au 09 JUIN 20:30 Théâtre de la ville Paris

© Geraldine Aresteanu

Photos Jacqueline Magnier & Géraldine Arestanu / Fondation BNP Paribas / Biennale de Lyon

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