ENTRETIEN AVEC FRANCOIS NOËL, DIRECTEUR DU THEÂTRE DE NÎMES

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ENTRETIEN  : François Noël, directeur du Théâtre de Nîmes Scène conventionnée pour la Danse contemporaine..

 « Nier son corps, c’est nier son esprit ».

Situé à côté des loges et au-dessus du studio de répétition, le tout petit bureau du directeur du théâtre de Nîmes, scène conventionnée pour la danse contemporaine, a les murs couverts de photos et de souvenirs des compagnies passées par là. Entre les boîtes de médicaments estampillées Mauvais Genre (la dernière création d’Alain Buffard avant que celui-ci ne décède du sida), une photo de Nelken dédicacée par la troupe de Pina Bausch, une photo de l’exposition de Bruno Geslin qui accompagnait la reprise de Mes Jambes, si vous saviez quelle fumée… (voir nos comptes rendus de chacun de ses spectacles), nous échangeons sur la place de la danse dans sa programmation et dans sa ville.

Inferno : Sur 16 spectacles de danse, vous proposez 12 créations. N’y a-t-il pas un risque pour le spectateur de vous suivre à l’aveugle ?
François Noël : C’est un risque oui et non. A l’endroit où l’on est en tant que scène conventionnée pour la danse, on a quand même le devoir de soutenir la création et c’est vraiment ce qui m’intéresse. Ce sont des risques, bien sûr, mais avec Philippe Decouflé, je sais que c’est un risque très mesuré : il y a longtemps qu’on sait qu’il est capable de faire des choses très très bien. J’ai vu la première et c’est un bon cru.

Il y a des prises de risques plus importants, je pense à Dorothée Munyaneza. C’est sa première chorégraphie, elle débute en tant que créatrice, mais c’est une interprète accomplie. Son projet, sa personnalité m’ont convaincus du bien fondé de prendre ce risque-là. On va voir ce qui va se passer avec Samedi Détente, peut-être que je me suis complètement planté… ou pas. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que non. Dans ce cas précis, elle maîtrise très très bien le sujet et avec une charge émotionnelle tellement forte que forcement il va se passer quelque chose qui va nous toucher. Elle a vécu cet épisode là, dans sa chair*. La façon dont elle m’en a parlé était déjà chargée dans la conversation qu’on a eue, et donc à partir de là, c’est vrai que je me suis dit que je devais le faire, ça s’est imposé de soi-même, une intime conviction.

Il y a eu la création de Clément layes**. On s’est regroupé, on a créé un petit réseau avec Étape Danse dont font partie le Festival Uzès Danse, la Fabrique de Potsdam (Allemagne) et le bureau de la danse et du théâtre de l’Institut Français de Berlin. Chaque année, on soutient deux chorégraphes français et deux allemands. Et c’est dans ce cadre-là qu’on a présenté Public in private. On fait le choix des chorégraphes qu’on soutient de façon parfaitement collégiale et assez simple. Ça se passe avec des gens qui mettent les enjeux au bon endroit. Pas d’ego, des méthodes simples et très efficaces. Clément est venu dans ce cadre là, j’avais vu des étapes de travail et j’ai été subjugué par ce qu’il a fait.

Sur tous les spectacles, il y a finalement peu de hip-hop. D’année en année, la part de cette danse augmente pourtant énormément dans toute la France.
Le fait qu’elle prenne de plus en plus d’importance fait que le phénomène de mode devient pour moi un peu dérangeant et je ne veux pas faire pour faire. Il faut que le projet que je présente soit cohérent. Tout ce que j’ai vu ne me convenait pas. Ce n’est pas parce qu’il y a du hip-hop partout qu’on en fera. C’est la mode et tout le monde va en manger, je ne veux pas raconter ça au public. Au contraire, je suis un peu méfiant et je tiens à conserver cette relation de confiance avec le public. Je ne veux pas qu’il se sente lésé. On peut ne pas aimer telle ou telle pièce de la programmation, mais il y a un projet. Ici on ne fait pas de commerce, on fait de la culture et ce n’est pas juste vendre des billets, il faut qu’il y ait une pensée. Un vrai travail de fond et pas simplement empiler des spectacles les uns après les autres. Il faut une ligne éditoriale un peu forte.

Cette année, j’y vois une grande place laissée au corps en tant qu’instrument charnel. Bien sûr avec « Tragédie » d’Olivier Dubois, mais aussi avec les spectacles de Rocio Molina ou d’Israël Galvàn (voir nos articles).
Ça fait partie des choses à défendre. J’ai l’impression qu’on régresse pas mal de ce point de vue. Une pudibonderie s’installe de façon assez sournoise et je pense qu’il y a des choses qu’il faut défendre dans ce monde, car ça participe de l’humanité, de l’humanisme. De toucher, de ne pas renier son corps. On n’est pas dans le registre de le la sexualité ou du porno, mais nier l’existence du corps c’est nier l’existence de l’individu. Nier son corps, c’est nier son esprit. Certains se sont emparés de ça et en ont fait un vrai sujet de spectacle, comme Fabrice Ramalingom et son spectacle D’un goût exquis. Ça, je dois dire que c’est en tout cas une réponse à un phénomène de société. Decouflé a appelé son spectacle Contact, c’est déjà dans le titre !

Je pense que c’est une belle réponse au réfractaire du corps. A ce diktat de la bonne morale quine  serait détenue que par quelques uns. A quel titre ? Quand on voit le spectacle d’Olivier Dubois, on comprend tout de suite que les vicieux ne sont pas sur le plateau ni dans la salle mais dans les manifestations contre ce spectacle.

D’autant plus que ces réfractaires du corps peuvent s’extasier devant les mêmes représentations des mêmes corps au musée des Beaux Arts… Quels autres artistes avez- vous voulu soutenir cette année ?
La Zampa bien sûr, qui est en résidence au Théâtre de Nîmes. Ils créent un spectacle jeune public, ce qui est totalement nouveau pour eux. C’est très intéressant. Et un autre projet pour le jeune public par Vincent Dupont. Ce sont des créations que l’on va découvrir et qui étoffent le panel chorégraphique de la saison, même s’ils ne sont pas dans le sélection Danse mais Jeune Public.

Qu’est-ce qui fait que le public suit, que la danse marche (voire court) à Nîmes et pas dans d’autres grandes villes où elle est complètement ou quasiment absente ? Je pense à Béziers, Sète ou Lunel***.
Je ne crois pas que ça puisse ne pas marcher. Je pense que ça dépend beaucoup de la façon dont on s’y prend. Je pense qu’il faut séduire le public les premières années . Attention, séduire d’une certaine manière, faut pas faire la pute non plus, mais proposer des choses qui soient accessibles sans sacrifier à la qualité. Que ce soit très exigeant. A partir de là, le public rentre dans cette affaire-là avec bonheur. Il faut y consacrer du temps, de l’énergie et être très honnête avec ce qu’on programme. Si on ne fait que des choses très grand public, ça va marcher très ponctuellement et il ne va rien se passer en profondeur. Là, on est dans un registre où sur seize spectacles présentés, il va y avoir douze créations. Et le public vient, il est là. Ce qui prouve qu’il y a une relation de confiance. Il ne faut jamais trahir, il faut être extrêmement droit dans la relation avec le public car il ne pardonne rien et ne fait pas de cadeau : on est sanctionné à la moindre erreur. Ce qui est bien, ça oblige à se remettre en question tout le temps, à se remettre en cause, à réfléchir. C’est intéressant pour ça, ce travail.

Propos recueillis par Bruno Paternot

* Le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.
** Cie Public in Private, le spectacle Dreamed Apparatus a été créé les 2&3 Octobre 2014 au Théâtre du Périscope à Nîmes.
*** Respectivement les 4e, 7e et 9e villes du Languedoc-Roussillon. La programmation de la ville Béziers à toujours été très populiste, à l’image de son nouveau maire. Sortie Ouest, le théâtre financé par le Conseil Général de l’Hérault est lui conventionné pour les écritures contemporaines et n’a pas dans ses missions de programmer de la danse, ce qui est le cas de la Scène Nationale de Sète qui fait régulièrement des choix de danse-théâtre, qui attire surtout un public montpelliérain. A Lunel, pas de programmation municipale, seuls les A.T.P. peuvent programmer sporadiquement d’autres formes que du théâtre.

Voir : La cie Nationale de Danse contemporaine de Norvège, présente cette année dans la programmation :

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