BOB WILSON : « LES NEGRES » AU FESTIVAL D’AUTOMNE

-bob-wilson-negres

Bob Wilson : « Les Nègres » / de Jean Genet / Théâtre de l’Odéon du 3 octobre au 21 novembre / dans le cadre du FESTIVAL D’AUTOMNE à Paris/ en tournée en France et à l’étranger/ Durée : 1h40

C’est en 1948, sur commande du metteur en scène Raymond Rouleau que Jean Genet écrit Les Nègres, pièce destinée à être représentée par des comédiens noirs. Sorte de poème parodique à tiroirs, alternant tour à tour fulgurances lyriques et basculements énigmatiques, la pièce est un drôle d’objet. D’ailleurs, Genet la sous-titre « clownerie ». Souvent comique, parfois inquiétante. A partir de ce matériau étrange, Bob Wilson, dans le cadre du Festival d’Automne, invente, après le magnifique Einstein on the Beach, une nouvelle mise en scène hallucinatoire.

Car si l’intrigue initiale est complexe, voire incompréhensible tant les postures et les impostures des Nègres se renversent une à une, Bob Wilson choisit de diffracter le sens en tableaux successifs. C’est sur un long prologue paraverbal que s’ouvre la représentation : les Nègres, figures fantômes, tantôt visibles, tantôt capuchonnés déambulent sur la scène, avant de se réfugier, assaillis par le tac-tac des mitraillettes, dans un antre en torchis sur lequel des volutes fugitives ondoient. Divaguant devant cette cérémonie détonante, rythmée par les longs sons de jazz parfois parasités par le crépitement des coups de feu, le spectateur est shooté par cet arrêt sur images.

Mais le rythme s’accélère : noir, changement de décor, nouvelle image. La scène devient un espace jazzy et pailleté, une sorte de music-hall exotique où se découpent du fond noir des palmiers de néons, tandis qu’une guirlande orange placée en avant dessine des circonvolutions lumineuses. L’espace se divise en deux: d’un côté la Cour, siégeant sur des gradins, assiste au spectacle du viol et du meurtre d’une Blanche par des Nègres. Sauf que les blancs de la Cour sont en fait des Noirs masqués (à mort), que les rôles assignés au commencement culbutent en cours de route. Le spectateur est au carnaval : les renversements sont rythmés par le saxophone de Dickie Landry, les accélérations infernales, les pauses ou poses picturales des comédiens. Et dans cette ambiance chamarrée, cette architecture colorée, les scènes oniriques fusent et s’éteignent comme des flashs.

C’est dans le cadre de ce langage visuel que le metteur en scène interroge l’individu et le collectif. En effet, les comédiens sont de face, en pleine lumière, isolés, ondulant sur la musique, comme des pantins animés et désarticulés. Ainsi plantés en ordre dispersé, ils sont dans leur bulle. Et leurs phrases tombent souvent dans le vide alors que leurs rires sonores prennent le relais de la parole. En cela, la pièce est grinçante car rire, c’est aussi montrer ses dents, étincelantes comme des armes. Le seul véritable dialogue se construit entre les deux amants Village et Vertu. Enfin, les acteurs se regardent, se frôlent. D’ailleurs, leurs conversations sont prononcées deux fois, comme si la fusion des deux, l’amour en somme, mérite d’être répétée, comme un écho. Le spectateur est saisi, pris au piège de ces instants suspendus.

Cependant, devant la beauté scénique, la perfection esthétique de la machine Wilson, on sent parfois que le sens résiste, le texte de Genet se dissout. Car, ici, la plasticité de la scénographie érige une frontière étanche entre la représentation et le public comme pour suggérer la coupure entre les deux mondes ; celui des comédiens noirs, celui des spectateurs blancs. Mais peut-être que l’ensemble de la mise en scène, son ambiance délurée et tropicale manque justement de noirceur.

Lou Villand

le1snegres3 lucie-jansch

Photos Lucie Jansch

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives