27e INSTANTS VIDEO : UNE TOUR DE BABEL A MARSEILLE

Paroniria - Mauricio Sanhueza

27e édition des Instants Vidéo : Pour la libre circulation des corps et des désirs / Friche belle de Mai, Marseille / 7 novembre-30 novembre 2014.

Distillation des mémoires, presque trente ans d’exploration des oeuvres vidéos, cette 27e édition du festival de l’art video se met sous le signe d’une thématique choc : Pour la libre circulation des corps et des désirs. L’engagement est clair. Il s’étaie d’une position acquise par tant d’années d’explorations, de voyages, d’errances aussi dans les pensées et les images, qu’il peut s’énoncer de là, d’une somme d’expériences déjà engagées, déjà marquantes.

Les Instants vidéo ont été fondés en 1988 par Marc Mercier, Chantal Maire et Anne Van den Steen. Longtemps résident à la Maison des Jeunes et de la Culture de Manosque, chassés en 2003 par une nouvelle mairie UMP qui avait des petites idées sur la culture, ils ont choisi de devenir nomades, même si leur domicile est depuis Marseille. Depuis, Marc Mercier et son équipe ont développé ce qu’ils avaient déjà initié, le rapport au monde. Ils ont traversé des pays, fait d’innombrables rencontres et marqué des destins. Le plasticien vidéaste Mounir Fatmi leur doit son devenir international. En 1996, lors de la 2e édition du festival d’art vidéo de Casablanca co-fondé par les Instants Vidéo et l’Université des Lettres de Ben M’Sik (festival qui depuis s’est autonomisé), le jeune artiste vint rencontrer Marc Mercier avec une cassette VHS qui fut aussitôt rajoutée à la programmation. Des programmateurs virent et cela partit. Les années 90 en somme. Une jolie histoire qui symbolise l’esprit des instants vidéo.

Impressionnante est l’activité des Instants vidéo, sorte de méta-oeuvre de diffusion et programmation, en France et partout dans le monde. Recherchant la diversification des lieux de diffusion (cinémas, galeries, universités, écoles d’art, prisons, médiathèques, théâtres, centres sociaux, écoles, musées, etc.) et des partenariats, les Instants vidéo ce sont aussi des publications (revue BREF, 24 Images, Ligeia, biographies d’artistes…), des formations théoriques et pratiques, la mise en réseau des œuvres et des artistes et leur mobilité (ces Instants vidéo vont accueillir une trentaine d’artistes pour l’ouverture le 7 novembre). Une entreprise homérique, ou homériste comme le dit Marc Mercier dans l’entretien ci-dessous.

 

ENTRETIEN AVEC MARC MERCIERfondateur et curateur,

Inferno : L’art vidéo semble une forme d’expression très courue aujourd’hui ?

Marc Mercier : C’est nécessairement dans les pays industriels et riches (Europe, USA, Japon…) en raison du matériel nécessaire que l’art vidéo s’est développé mais aujourd’hui on voit que dans beaucoup de pays les artistes s’approprient ce médium (Asie, Moyen-Orient, Amérique du Sud, aucune région est silencieuse…). Ce qui se passe, c’est que la censure est moins pressante sur l’art vidéo que sur le cinéma. Les autorités oublient en somme l’art vidéo. Mais plus marquant et toujours en ce sens, on voit une majorité de femmes et de toutes origines s’en emparer. Vous savez, par exemple, la section réalisation de l’IDHEC a longtemps été fermée aux femmes, ici, en France. Après, le combat n’est pas fini, les salles d’exposition ne représentent pas encore ce mouvement féminin artistique.

D’où vient votre thème cette année, « Pour une libre circulation des corps et des désirs » ?

Déjà, c’est la première fois qu’on a fait un appel à projet autour d’un thème. Avant, le thème venait après nos choix, comme une grille de lecture. Il s’est passé que cette année, nous avons beaucoup travaillé avec les pays du Sud de la Méditerranée, et que nous avons pris conscience que l’Europe devenait une forteresse, dans un état de guerre presque. En Tunisie, à Monastir, nous avons participé à des rencontres de la société civile sur les questions de la libre circulation et nous avons appris qu’entre janvier et septembre 2014, il y avait eu presque trois mille morts. C’est quatre fois plus qu’en 2013. Depuis l’an 2000, il y a eu vingt-deux mille morts.

Le thème Pour une libre circulation des corps et des désirs vient d’abord de là. Cependant, nous ne sommes pas une organisation politique, mais une organisation d’échanges artistiques. Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? C’est une forme donnée par un artiste au désir. Au moment de notre réflexion, on était en France devant ce paradoxe du Mariage pour tous : d’un côté, un pouvoir de gouvernement qui légiférait pour faire entrer la sociabilité homosexuelle dans une norme contrôlable, dans une convention que le mouvement homosexuel dans les années 70 n’enviait pas forcément, et de l’autre une partie de la société qui se lâchait, au bord du lynchage homophobique, d’une manière décomplexée, exactement comme si tout le combat pour la fierté homosexuelle et le respect n’avait pas eu lieu. Cela faisait écho à cette sensation qu’au niveau planétaire, le contrôle du corps des femmes notamment sous prétexte religieux se ré-instaurait, avec une misogynie tout aussi décomplexée.

Le lien qui s’est imposé à nous c’est que le contrôle des flux migratoires allait de pair avec une reprise en main des flux du désirs. Et cela traduisait le renforcement de la norme blanche, occidentale, hétérosexuelle qui sous couvert de mascarades de démocratie ou de liberté, fait avancer la loi du plus fort, du plus riche, etc. Nous avons rencontré des associations qui travaillent avec des transexuels, des clandestins, des homosexuels, des prostituées etc., et on leur a parlé de cette intuition. Nos interlocuteurs nous ont laissé l’impression qu’on enfonçait des portes ouvertes pour eux. Il devrait y avoir un front commun entre les émigrés, les clandestins, les homosexuels et les trans, ainsi qu’avec les femmes. Quand on a fait l’appel à projet, dans le même sens, nous avons vu que beaucoup d’artistes nous répondaient avec des oeuvres déjà existantes traitant ces sujets. L’appel à projet proposait ceci : « 1) De plus en plus de murs sont dressés entre ceux qui (presque) tout et ceux qu’ont (presque) rien ; 2 ) La misogynie et l’homophobie (même masquées derrière de bonnes intentions) sont des murs dressés entre les corps et les désirs. »

Comment s’organise cette 27e édition des instants donnés ?

Nous avons 35 installations, 250 vidéos, venus de 52 pays. Nous avons une petite partie qui se trouve dans une galerie à Milan qui a aussi une TV web (www.visualcontainer.net/). Pendant un mois, gratuitement, cette chaîne va diffuser des oeuvres. Mais sinon nous sommes à la Friche de la Belle de Mai (Marseille). Il y a deux parties. Une exposition d’installations (Des corps et des désirs du 7 au 16 novembre, Skizophrénia Taïwan 2.0 du 7 au 30 novembre), et les Rencontres Internationales (du 7 au 11 novembre) où ont lieu des projections, des performances et des débats L’ exposition Skizophrénia Taïwan 2.0 se trouve sur deux niveaux de la Tour Panorama / salles d’exposition de la Friche de Mai. Il y a deux ans, Pierre Bongiovanni (ancien directeur du Centre International de la création vidéo de Montbéliard) et la commissaire d’exposition I-Wei Li me demandent si les Instants Vidéo seraient intéressés par une exposition d’artistes multimédias taïwanais. J’ai aussitôt dit oui. Ce projet a pu voir le jour grâce à des financements presque entièrement taïwanais, malgré le fait que les œuvres soient très critiques vis à vis du gouvernement. L’exposition est allée à Linz, à Berlin, à Saint-Petersbourg, à Paris (Maisons des Métallos), à Londres avant d’arriver à Marseille, et elle va continuer à voyager. Alors que cette exposition fut pensée avant que nous ayons défini le thème de cette année, nous pensons qu’elle s’intègre parfaitement à nos préoccupations de l’année sur les corps et les désirs.

En fait Taïwan est le symbole de pas mal de situations que nous connaissons aussi en Europe. Taïwan est en train de se faire phagocyter par la Chine. En Mars dernier, il y a eu des manifestations contre un accord de libre-échange avec la Chine. Essentiellement des étudiants et aussi des artistes (dont certains exposés ici, très engagés). On a parlé de la « révolution des tournesols ». Ils ont occupé le Parlement. C’est un pays à la fois très au centre (Taï), très occidentalisé, très ouvert sur le monde global, et en même temps périphérique (Wan), avec encore des tribus d’aborigènes datant d’avant la colonisation chinoise, et des cultures locales très fortes. Leurs oeuvres parlent de corruption, de destructions écologiques, de démocratie fantoche, d’identité. Ce sont aussi des problèmes que nous connaissons ici. Sur l’identité par exemple, on voit bien que l’Union Européenne pousse aux nationalismes ou du moins à s’interroger sur quelle identité collective est bonne, entre le local, le national, l’international. Dans le nom Taïwan, il y a ce tiraillement (ouverture / fermeture) qui est très symptomatique de notre monde. « Taï » veut dire « centre » et « wan » périphérie. Ce tiraillement est une sorte de skyzophrénie, c’est cela qu’évoque l’exposition : quatorze oeuvres de quatorze artistes qui vont être montrées pendant un mois.

Que signifie pour vous la gratuité des Instants video ?

Au même titre que l’éducation, nous pensons que la culture est un bien indispensable pour tous et qu’à ce titre elle doit être gratuite car financée par les impôts que payent les contribuables. En payant un ticket d’entrée, ils payent deux fois. C’est pas juste. Et puis, la gratuité instaure une relation désintéressée entre le public, les œuvres et les artistes. Du coup, nous en tant qu’organisateurs, nous sommes en droit d’attendre une attention particulière des publics, être spectateurs devient un travail, un travail de la pensée. La logique serait de rémunérer les spectateurs.

On n’oublie souvent que Marcel Duchamp a obstinément refusé de vendre ses oeuvres et qu’il a été très clair à ce sujet.

C’est toute une éthique de l’hospitalité qui est trahie, dans la non-gratuité. Cela rejoint notre thème, notre appel à une libre circulation des corps et des désirs. Dans l’Odyssée que je relis de plus en plus, plusieurs fois Homère raconte la situation d’un étranger qui arrive dans une cité et qui est accueilli sans qu’on lui demande d’où il vient, qui il est, ni ce qui lui arrive. D’abord, on l’accueille, on le nourrit, on lui donne à se reposer. Et ensuite, l’étranger et ses hôtes se rencontrent, se parlent. Quand il repart, on lui fait un cadeau. Quand une cité contrevient à cela, des malheurs ne tardent pas à s’abattre. Le premier vers de l’Odyssée dit cela : Chante, déesse, la colère d’Achille…. Pour moi, l’art est ce chant-là, c’est cette colère qui se transforme en chant. Je dis souvent que les Instants vidéo sont homéristes. Nous voyageons dans le monde entier, jusqu’aux régions reculées du Kirghistan ou dans une université grecque en grève à Corfou. Nous sommes cet étranger qui demande l’accueil. Avec en lui, tous ces passagers que nous emmenons, beaucoup rencontrés dans nos périples. Et chaque fois, nous avons été accueillis généreusement. Et nous sommes repartis avec des cadeaux – des rencontres.

Entretien réalisé par Mari-Mai Corbel
le 3 novembre 14, Friche de Mai, Marseille.

Du 7 au 11 novembre 14, temps fort à la Friche de Mai (Marseille) : projections, rencontres, performances et installations.
Du 11 au 16 novembre 14, exposition des vidéos (Cartonnerie).
Du 11 au 30 novembre 14, exposition Schizophrenia Taïwan 2.0 (Tours de la Friche)
http://www.instantsvideo.com/

The Greatest Show on Earth - Simohammed Fettaka

Visuels : Paroniria – Mauricio Sanhueza / The Greatest Show on Earth – Simohammed Fettaka

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