« LA REPETITION », BERNARD PIFFARETTI « JUSTE RETOUR », FRAC FRANCHE-COMTE BESANCON

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La répétition et Bernard Piffaretti, juste retour (des choses et des mots), Frac Franche-comté, Besançon / 15 février – 17 mai 2015 / http://www.frac-franche-comte.fr.

Économe, expérimental et conceptuel, ce duo d’expositions autour de la répétition, pensé par Sylvie Zavatta, directrice du Frac Franche-comté, fait le choix de la sélection plutôt que celui du déballage, échappant ainsi à l’écueil classique sur le sujet : le démonstratif épuisant, si ce n’est ennuyeux. Annoncées par des titres sans équivoque, que ce soit l’exposition thématique regroupant quinze artistes, ou la monographie de Bernard Piffaretti, La répétition et Bernard Piffaretti, juste retour (des choses et des mots) s’ancrent dans un esprit programmatique poreux autour d’une notion qui parcourt la pensée et les pratiques artistiques de la modernité et actuelles, comme une obsession tautologique ou un leitmotiv de circonstances inépuisables.

En tant que force temporelle et structurante du vivant (jour/nuit, vie/mort, éternel retour…), le processus de la répétition peut être repéré partout et devenir parfois prétexte à soliloquer. Ici, la dialectique prime sur la rengaine. L’équilibre toujours précaire entre l’ambition d’un programme thématique et la disponibilité des œuvres provenants des collections publiques(1) (on ne le dit jamais assez) est détourné au profit d’une rigueur et d’un minimalisme tous deux efficaces et intelligents : un artiste, une pièce ou une série. Sylvie Zavatta prend le parti d’œuvres performatives qui rendent efficients les différents processus de répétition travaillés et engagent un véritable rapport expérimental autant que conceptuel à l’exposition. Privilégiant les réverbérations formelles subtiles entre chaque pièce, le corps est convoqué dans sa réalité somatique et mentale face aux phénomènes de répétitions qu’elles activent. Au final, c’est bien le rythme des agencements singuliers que produit chaque œuvre qui conduit l’exposition, plus que le programme qui imposerait un parcours. Le rythme excède la grammaire, la figure imposée. Chaque pièce se laisse transporter mentalement et somatiquement sans s’imposer, permettant des échos ténues les unes avec les autres, jouant de rapprochements et d’écarts perceptifs, de l’ineffable de la proprioception à l’emprise de l’optique. Ainsi, est mis en valeur ce qui dynamise le geste de l’artiste et la forme assumée alors par le mouvement(2), par ce qui flue, toujours en devenir.

Introduite par un étrange réexamen rituel, sculptural et performatif du mythe de Sisyphe par Jana Sterbak (Sisyphe III) et une version politique et grave du burlesque de répétition par Steve McQueen (Deadpan), l’exposition collective se déploie ensuite sur deux salles. Dans l’une, pour ne citer que ces exemples, Perfiles d’Esther Ferrer, dans sa version B, entraîne ses effets graphiques ondulatoires et auratiques de la silhouette du corps de l’artiste — déployée jusqu’à la disparition sur deux murs perpendiculaires — comme une ritournelle minimaliste qui vient rencontrer la réitération sonore mémorisée de cercles tracés à bout de bras par l’artiste Magali Sahneira (Making Circle #6). Ou bien, vient se heurter à l’implacable vidéo Rythm 10 où Marina Abramovic s’emploie à une série de reprises anxiogènes du jeu du couteau, comme une condamnation à perpétuité. Dans l’autre salle, la spirale mécanique absurde de Hommage à Émile Coué d’Alain Séchas, doublant la litanie volontariste mise en place par le célèbre thérapeute : « tous les jours et à tous points de vue je vais de mieux en mieux », vient jouer les troublions ironiques face à la violence et à l’absurdité bureaucratique performée par Jimmie Durham dans la vidéo Smashing, ou encore résonne avec le dérisoire et poétique balayage performé par Régis Perray dans le but de désensabler la route menant aux pyramides de Gizeh en Égypte (Balayage de la route occidentale, Gizeh Égypte, mars 1999).

La monographie de Bernard Piffaretti, située à l’abside de la nef du bâtiment, s’ouvre sur les deux salles de l’exposition collective dans un surplus visuel arrangé sur toute la hauteur des murs, et semblant absorber les répétitions dans un arrêt quasi scolastique. En séminariste de la peinture désacralisée, il déploie ici une sélection de ses travaux protocolaires régis par la même méthode de duplication arrêtée depuis 1986 : « La duplication est une négation, non chargée de son pathos héroïque, qui viendra paradoxalement activer, questionner, montrer, le tableau et dire la peinture. Lorsqu’il y a évidence ou charge suffisante de la peinture sur le premier côté du tableau (qui est soit à droite, soit à gauche du marquage central), le simple acte de refaire presque à l’identique tout ce qui a été peint dans un premier temps va venir couper le tableau de tout effet subjectif au niveau de la forme, du style, de la couleur, et n’être plus que peinture […] Il s’agit vraiment d’un déplacement, un temps entièrement dédoublé.(3) » Au final, c’est un ensemble signalétique qui envahit l’espace. Jouant de l’impact impersonnel de signes devenus pauvres à force d’être répétés sans contexte, les peintures de Piffaretti fonctionnent comme des sens interdits visuels qui récusent l’identité supposé du tableau et rompt tout processus de séduction censé produire une traversée du miroir. Ne reste que rythmes, gestes et couleurs que l’on exporte en mémoire et dont on refait le cheminement mentalement. De l’économie du regard comme acte au temps de l’inflation iconique.

Si la répétition, dans son usage commun, est devenue synonyme de mécanique abstraite, harassante et mortifère, c’est sans compter avec l’action du sujet qui y active une différence interne, rompant ainsi avec la métrique comme loi naturelle, et ouvrant le rythme à une condition historique de la forme. Cette présence du sujet actif de la répétition place donc le phénomène au cœur d’une préoccupation politique, entre sensible et conceptuel, dont le Frac Franche-comté s’empare pour explorer ses variations et contradictions entreprises par certains artistes dans leurs dimensions absurdes, violentes ou réactualisées dans une perspective « libératrice ».

Stéphane Léger

(1) Exposer des œuvres des collections publiques reste à ce jour une des principales missions des Fonds régionaux d’art contemporain.
(2) Pour faire référence ici à la racine grec du mot « rythme » dégagée par Émile Benveniste et reprise ensuite par Henri Meschonnic.
(3) Bernard Piffaretti, Si vous avez manqué la première partie… Fortune critique, écrits et entretiens, 1982-2007, Mamco, Les Presses du Réel, 2008.

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Visuels : 1 – Bernard Piffaretti, Sans titre, 2003, collection particulière, Cologny © Bernard Piffaretti / ADAGP, Paris, 2015, photo : Ilmari Kalkkinen / 2- Vue de l’exposition La Répétition, Frac Franche-Comté, 2015 – Photo : Blaise Adilon

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