ELLE BRÛLE, OU LA VERIDIQUE HISTOIRE D’UNE FICTION COLLECTIVE

Elle-brûle-photo-Jean-Louis-Fernandez

TnBA « Elle Brûle » : Cie Les Hommes Approximatifs ; Mariette Navarro ; Caroline Guiela Nguyen / TnBA du 17 au 21 mars 2015

Lorsque la Cie des Hommes Approximatifs (composée pour beaucoup de femmes) s’empare d’un fait divers (suicide d’une épouse infidèle prénommée Emma, endettée « au corps défendant » de son mari médecin, prénommé lui Charles) dont les échos sonores rappellent à plus d’un titre la fiction romanesque de Gustave Flaubert, elle-même inspirée d’un autre fait divers, on se dit que le jeu de miroirs entre la réalité et la fiction dit quelque chose de ce qui insiste au niveau du réel. Quant au décor hyperréaliste de cet intérieur où la pièce « à vivre », éclairée au gré des saisons par une baie vitrée latérale placée au-dessus de l’évier de la cuisine, distribue la chambre (extra)conjugale et celle de l’enfant-ado extravertie, il est là pour dire l’extrême banalité de cette famille ordinaire traversée par d’inquiétantes étrangetés qui vont se faire jour et distiller l’angoisse comme par effraction dans cet univers lissé à souhait.

Les personnages d’Ibsen, Strindberg, Maeterlinck, nous ont appris que le vide est le ver dans le fruit et qu’il ronge de l’intérieur ; la façade du bonheur affiché ne pouvant contenir longtemps le maelström d’angoisses qu’elle tente de masquer. Le tragique du quotidien à l’œuvre va travailler en chacun la part d’ombres qu’est la sienne pour la projeter en pleine lumière. Rien n’est plus inquiétant que l’apparent calme policé du bonheur « en veux-tu en voilà » qui précède la tempête dévastatrice.

La scène s’ouvre sur l’« après-mort » d’Emma dont la dépouille repose dans la chambre. Comment en est-on arrivé là, c’est ce qui va être rejoué dans l’espace de ce huis clos où la réalité extérieure filtre par le fil du téléphone et les rayons lumineux qui traversent la baie vitrée.

Retour sur images… Tout (re)commence par un « formidable » petit déjeuner familial où chacun joue son rôle bien rôdé. La fillette, boulotte à l’excès (comme si l’épaisseur de gras qu’elle se constituait en se gavant méthodiquement de céréales pouvait constituer un matelas protecteur) qui déborde au propre comme au figuré de partout, le père immature qui entre facéties de copain-potache et accès d’autoritarisme essaie de transmettre à sa fille (empêtrée dans des pulsions qui ne rencontrent aucune barrière crédible pouvant les contenir) quelques principes éducatifs très communs, la mère arborant sourire aux lèvres et apparente bonne humeur qui s’apprête à débarrasser la table du petit déjeuner une fois les « actifs » partis à leurs occupations extérieures.

L’homme à tout faire, illettré mais loin d’être stupide, veille au grain, autant celui des jus d’orange à presser que des devoirs scolaires pour lesquels la jeune demoiselle se montre des plus rétives, agitée qu’elle est par des pulsions sexuelles qui jaillissent de sa bouche sous la forme de vocables des plus crus. A un tel point que l’homme à tout faire reste coi devant un tel débit d’insanités qu’il ne sait trop comment endiguer. Il finira par la suivre dans sa chambre où à l’abri des regards tout laisse à penser qu’il se sera plié aux volontés de sa toute jeune élève devenue maîtresse du jeu du papa et de la maman. Découvert par le père dans son propre pyjama, qu’il lui a emprunté pour la circonstance, l’homme à tout faire sera fortement tancé par le géniteur. On se dit que la figure du père a circulé dans ce pyjama d’emprunt et que la jeune fille a eu accès à son désir, sans complexe. Sauf celui d’Œdipe, dont la solution de continuité s’est traduit dans le passage à l’acte faute d’avoir trouvé interlocuteur pour le parler.

Ainsi, la fillette qui deviendra ado au cours de la pièce est la première à faire d’emblée symptôme dans cette famille de classe moyenne ordinaire où l’on écoute les ritournelles à la mode de Julien Clerc et autres bluettes avant de rejoindre son lieu d’activités. Le silence qui s’installe alors comme une chape de plomb trouée uniquement par les sonneries d’un téléphone qui amène de la réalité (celle des organismes bancaires rappelant la nécessité des comptes à alimenter de manière urgente) dans les égarements d’Emma confrontée au vide abyssal d’une existence (ce temps à tuer) qu’elle tente en vain de remplir par une frénésie d’achats inconsidérés (De quelle dette veut-elle s’acquitter en en contractant autant ? Quel trou veut-elle combler ?) et par les prodigalités physiques qui lui sont offertes par le professeur de musique de sa fille jouant les utilités d’amant. Leurs névroses à ces deux-là s’emboîtent parfaitement : l’une crève d’ennui dans une existence bornée aux murs de son logis, l’autre, complexé de tous temps, trouve dans cette situation inespérée l’occasion de s’évader de lui-même. La chambre d’Emma, où trône le lit conjugal lieu de l’interdit qui fait flamber le désir, séparée par des cloisons coulissantes dont l’opacité estompe et révèle tout à la fois les corps qui se dénudent, sert de cadre à ces transgressions qui se voudraient fondatrices.

Quant à la grand-mère (du côté paternel) gagnée par Alzheimer, imperturbable, elle dispose trois chaises sur l’avant-scène de son existence : l’une pour elle, l’autre pour son fils (le père de l’ado), l’autre pour Louis (son mari défunt) dont elle attend le retour de la gare. Entre ces personnages apparemment banals va surgir le spectre mi-inquiétant, mi-rassurant (il accompagne et cajole) du double d’Emma qui va s’asseoir sur son lit ou se pencher sur son épaule. Sorte d’androïde moitié Casimir bonhomme, moitié extra-terrestre à la tête ovoïde et glabre, il cristallise à la fois les aspirations et l’angoisse de celle qui ne s’appartient plus, grignotée de l’intérieur par ces frustrations à l’œuvre.

La réalité empêchant la réalisation de désirs, tus avant d’être articulés, pour échapper à la folie, Emma se créera un monde : incapable d’assumer l’épreuve de la réalité, s’étant dérobée devant un premier emploi, « à son initiative », elle s’en inventera un second au syndicat de la ville pour « traduire » les brochures vantant l’évasion. Mais, acculée par les dettes et les huissiers qui viennent saisir le mobilier, il lui restera comme seul recours l’ingestion d’un flacon d’eau de javel pour stopper là l’hémorragie d’une vie partant à la dérive. Dans un bain de sang, sous les yeux de sa tribu – à peine – sidérée, Emma vomira cette existence qui faute d’avoir pu être vécue s’est étranglée quelque part dans ses rêves de partance vers la terre de ses origines maghrébines. Quant aux autres, son mari, sa fille, sa belle-mère, englués dans leurs propres enfermements, anesthésiés par le divertissement que leur procurent leurs marottes respectives, ils ne voient, ou ne veulent rien voir de cette chronique d’une mort annoncée. Surtout, ils ne veulent pas affronter ce qui fait symptôme de leur propre tourment.

Au plus près de l’existence de ces protagonistes qui concentrent en eux l’humaine condition dans ce qu’elle a de plus violemment secret, l’écriture résulte d’un processus recouvrant trois dimensions et impliquant un collectif (Les Hommes Approximatifs) réunissant la metteure en scène (Caroline Guiela Nguyen), l’auteure des textes (Mariette Navarro), la scénographe (Alice Duchange), le costumier (Benjamin Moreau), le créateur lumière (Jérémie Papin), le créateur sonore (Antoine Richard), auquel il convient d’adjoindre les actrices et acteurs (Boutaïna El Fekkak, Margaux Fabre, Alexandre Michel, Ruth Nüesch, Jean-Claude Oudoul, Pierric Plathier). Ainsi à partir d’un canevas, une scénographie a été élaborée (le cabinet des curiosités, exposition d’un intérieur de l’époque qui se visite avant la représentation, en fait partie) et des parcours biographiques ont été écrits. Puis, à partir de ces matériaux, le travail de plateau a permis d’improviser et de filmer les propositions tant corporelles que parlées qui ont débouché ensuite sur l’écriture des textes.

Cette écriture de plateau signe un engagement collectif qui construit la vérité brute du résultat exposé sur cette scène de la vie familiale et crée, par ricochets, les conditions d’une mise au travail de notre propre psyché confrontée à la commune solitude et aux frustrations dissimulées sous les masques des divertissements sociaux. Eprouvant dans sa chair l’expérience de la réalité contre laquelle elle se cogne au travers des dettes contractées, Emma, devenue héroïne moderne, en brûlant du désir d’exister (échappées avec son amant convoité) avant que l’eau de javel ne la consume à jamais, tend le miroir éclaté (d’emblée la cloison s’ouvre sur le corps d’Emma allongée sur son lit de mort et la structure narrative fonctionne ensuite avec des flashbacks discontinus) d’une existence de nature à questionner les nôtres, toujours enclines à « bovaryser », du moins si l’on en croit la force du langage qui toujours insiste. En effet, signe du temps intemporel de l’inconscient, ce verbe a fait son entrée dans le dictionnaire Le Grand Robert 2014, où il est défini comme le fait de « rêver à un autre destin, plus satisfaisant » pour tenter d’échapper à la vacuité inhérente à l’humaine condition.

Yves Kafka

Création le 4 novembre 2013 à La Comédie de Valence.

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