« TUNISIA » AU MUCEM DE MARSEILLE : FRAGMENTS D’UNE MEMOIRE MIGRANTE

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Tunisia au MuCEM : Création de Clyde Chabot à Marseille dans le cadre du temps fort « Fragments d’une Tunisie contemporaine » : Vendredi 22 mai (14h et 18h) et samedi 23 mai (15h et 18h) / Reprise de « Sicilia » au Point Ephémère à Paris le 30 mai (21h).

Qui est-on lorsque (née en France) on est issue d’une mère (née elle en Tunisie) qui vit ses origines d’immigrée comme un secret familial à cacher aux autres ? Ce besoin viscéral de rechercher ses racines, comme si on ne pouvait être sans « ça-voir » d’où l’on vient, est au cœur du travail d’artiste de Clyde Chabot. Elle en fait une œuvre, un peu comme Sophie Calle peut au travers de son itinéraire de vie construire une épopée artistique.

Dans Sicilia, l’actrice avait déjà mis en scène une part de ses origines, grands-parents natifs de Palerme, dans un dispositif où, réunit autour d’une même table, chaque convive était amené à partager vins et mets siciliens. Dans Tunisia, elle récidive – dans un dispositif plus frontal faisant de chacun le témoin de cette histoire familiale – en allant chercher du côté de la Tunisie (où sa parenté avait ensuite immigré avant de devoir quitter cette terre promise pour la France en 1956 au moment de l’indépendance du pays) les traces d’un passé incertain. Une archéologie familiale ne peut s’entendre que comme une autofiction à reconstruire, et c’est là tout l’intérêt du cheminement développé au travers de formes artistiques qui se croisent et de « souvenirs écrans » qui s’entrecroisent.

Seule en scène, hiératique dans sa robe noire, un écran à sa droite où seront projetées les vues fixes parfois traversées par les déplacements d’un bus, d’habitants ou de sa fille vue de dos (son accompagnatrice dans ce retour aux sources), elle égrène les traces mémorielles filmées lors de son voyage de février dernier. Une couverture en laine de moutons de la ferme tunisienne et un décompteur de temps (ayant appartenu à son grand-père) posés devant elle, elle dévide l’écheveau de son récit. Sa voix est marquée par une émotion palpable qui la fait hésiter comme si ce qui allait surgir était à taire, marquée du sceau de l’impensable.
La première vue est celle du panneau annonçant en arabe et en français ce gros village situé à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Tunis qui fut le théâtre de la vie de ses grands-parents : TEBOURBA, « ce nom qui sonne comme la terre originelle. La tourbe où l’on s’embourbe et d’où l’on a du mal à s’extraire ». Déjà à lui seul ce nom résonne comme l’écho sémantique d’une histoire imbriquée dans la grande Histoire, rendant inextricables les liens qui les unissent.

« La première maison à gauche en sortant de la gare, la troisième en allant vers la gare », lui avait confié sa mère. Le monument aux morts, l’église, la tombe de la tante morte en donnant naissance à un fils, la quincaillerie tenue par le grand père… Désir de reprendre un bateau au retour qui la mènera de Tunis à Marseille pour tenter d’appréhender à près de soixante ans d’écart les émotions de ses grands-parents et de sa mère, chassés de Tunisie, et découvrant la France leur nouvelle terre d’immigration… Recherches de traces d’un passé qui en elle ne peut passer tant que le présent ne l’en aura pas délivrée. Sa « Recherche », filmée et écrite sur un petit carnet, n’est au final que traque de signes incertains auxquels elle se raccroche. Comme un naufragé d’un boat-people actuel perdu en Méditerranée, elle est en quête de l’ancrage qui lui fait défaut.

Ce qu’elle va découvrir du passé de ceux qui ont dû abandonner leur maison, leurs morts, leurs animaux, leur entreprise, leurs employés pour échapper au danger qui guettait les « colonisateurs » (eux-mêmes émigrés de Sicile), et devenir des « étrangers » de France, « ritals » et pieds-noirs à la fois, entre en collision avec le printemps arabe de 2011 et ses suites. Rattrapée par l’actualité du monde musulman en effervescence, elle trouve sur son portable un message posté par un ayatollah, guide suprême de la révolution en Iran, l’enjoignant de ne pas céder aux sirènes terroristes de l’Islam radical. Le marbre des tombes du cimetière fermé des Européens a été réutilisé après la révolution si bien que la tombe de la tante a disparu. Elle n’a même pas pu s’approcher de son emplacement, des jeunes hommes peu amènes en interdisant l’approche.

Les drapeaux tunisiens rouges, portant haut les couleurs de la révolution du 14 janvier 2011 marquant la chute du despote Ben Ali, flottent au vent. Mais pour autant les fils de fer barbelé autour de l’Ambassade de France, les attentats meurtriers (sms reçu lui signalant l’assassinat de quatre soldats et d’un collègue universitaire italien tué chez lui) rappellent que si la Tunisie est le pays du Maghreb où le printemps arabe a été sans conteste le plus florissant, il reste encore beaucoup à espérer d’une évolution positive.

De même, les regards pesants (et parfois menaçants) des hommes sur cette femme seule accompagnée de sa fille, les petites arnaques d’un conducteur de taxi lui réclamant un tarif prohibitif, la peur constante d’être dévisagée, volée, harcelée, tempèrent une lecture par trop univoque de la nouvelle situation, où par ailleurs les salafistes et extrémistes ne sont pas les bienvenus. Les barrières de la langue (regret de ne pas parler arabe), de la religion et de la culture sont ressenties comme des obstacles à ce travail de mémoire.

Mais ce regard porté sur la Tunisie actuelle se nuance de sympathie par rapport à certaines rencontres de Tunisiens lui ouvrant les portes de leur hospitalité généreuse. Et puis, ce défaut de communication liée à une langue dont elle ne possède pas la pratique, n’est-il pas directement imputable à sa propre mère ? Elle qui se plaisait à énoncer que, bien que vivant dans des quartiers distincts, arabes et européens « on s’entendait tous bien », mais qui n’a jamais consenti à apprendre la langue arabe… Le seul mot d’arabe que connaissait sa mère est « Rrriitt », expression marquant un dégoût extrême et trahissant son rapport secret aux autochtones.

Et l’artiste d’énoncer : « J’ai grandi dans un rejet de la langue arabe, de la mentalité arabe, dans la peur des Arrrabes. » C’est d’ailleurs sur son propre rejet de ce rejet (ce qui ne la préserve pas pour autant d’une peur « instinctive ») qu’elle a bâti ce projet. Le théâtre de l’extrême contemporain dans la société : obsolescence et légitimité est le titre qu’elle a donné à son doctorat en arts du spectacle.
En faisant de sa recherche mémorielle, la matière vivante de son œuvre, poursuivie sur un temps long, Clyde Chabot nous questionne sur nos propres racines et sur la légitimité des « valeurs » inculquées par nos éducations. Les dattes fourrées (délicieuses…) et le thé offerts participent de ce partage sensible, généreux, exigeant et sans concession aucune. Ce qui est ici bousculé, c’est non seulement l’espace codifié du théâtre mais aussi les « représentations » mentales liées à la mémoire tant individuelle que collective.

Yves Kafka

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