ENTRETIEN : MATTHIEU HOCQUEMILLER, « EXPLICIT », HTH MONTPELLIER

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Entretien : Matthieu Hocquemiller, « Explicit », CDN HTH, Montpellier.

Le Centre Dramatique National Humain Trop Humain de Montpellier (ceux qui adorent les sigles diront CDN HTH), dirigé par Rodrigo Garcia, accueillait du 22 au 24 Mai 2015 Explicit, trois jours de mouvements et de réflexions autour des représentations des sexualités. Performances, spectacles, films, conférences interpelleront le regardant sur l’image qu’on pose sur le corps, sur l’image qu’on crée avec le corps, sur l’image qu’on pense par le corps. Entretien avec Matthieu Hocquemiller, porteur des projets de la compagnie A contre poil du sens, compagnie qui a pensé cette manifestation unique en son genre, tout du moins en France.

Inferno : A qui s’adresse Explicit ?
Matthieu Hocquemiller : J’aurais tendance à dire à tout le monde. On part quand même d’un endroit qui nous paraît central pour le spectacle contemporain. On part d’un endroit artistique, de la représentation. La représentation des corps, du genre, des sexualités, ce n’est pas quelque chose d’annexe. C’est une préoccupation centrale du spectacle contemporain. Notre préoccupation n’est pas un discours politique mais une préoccupation sur la représentation. C’est donc bien dans un théâtre que ça se passe.

Après, ayant dit ça, la représentation des sexualités nous paraît essentielle dans le champ de la représentation contemporaine, on se retrouve confronté à tout un tas de relégations, qui peuvent être de plusieurs sortes : un peu morale (« la sexualité est reléguée à l’intime »), du bon goût (« c’est vulgaire, ça ne doit être qu’elliptique, si on montre, on appauvrit et on ne laisse pas de place a l’imaginaire »)… On a envie de réinterroger ces binarités-là, de prendre le sexuel au sérieux et de dire : oui, il y a un sujet essentiel. On se retrouve avec tout un champ, culture et contre culture, de démarches artistiques et/ou politiques qui abordent et prennent ce sujet comme objet de représentation, de recherche. On se retrouve avec une convergence très actuelle : des scènes qui s’intéressent à la représentation du corps, à la dédramatisation du corps, qui par là s’intéressent à ce qui se construit entre l’intime et le social, ce qui construit la norme, comment le corps est un dispositif de pouvoir… Les représentations du sexuel interrogent ça.

Je crois que ce qui peut résumer ça, c’est partir d’un point de départ qui peut paraître contre-intuitif, mais qui est d’aborder le sexuel comme une culture plus que comme une pulsion naturelle, une libido. Le champ du sexuel est beaucoup plus une culture, donc il est représentable, il est construit. C’est à la fois diversifier les représentations, les élargir mais dire que c’est culturel, ça veut dire que si c’est construit, ce qui paraît normal peut paraître hégémonique. Ce sont aussi des stratégies de contre-pouvoir et de subversion. C’est une interrogation fondamentale -qui est la question queer- autour de la violence normative. Comme le dit Butler*, nous ne sommes pas des sales gosses qui voulons tout abattre mais il y a des normes qui protègent et des normes qui détruisent. Interroger la norme, c’est la rendre plus poreuse, plus inclusive. On retrouve les deux axes : la représentation et l’implication politique de la représentation. Si l’artistique et le politique convergent, ce n’est pas un hasard. Forcement il y a une préoccupation autour de l’image, du représentable et à la fois il y a une question sur la représentation qui participe de l’imaginaire et de la construction de la norme.

Avec Explicit, comme dans vos spectacles, vous n’interrogez pas la norme frontalement, mais en creux, comme un négatif photo ?
Je ne sais pas ce que ça voudrait dire interroger frontalement. Chaque œuvre présentée à Explicit est issue d’une diversité, certaines viennent de scènes très underground ou alors d’endroits très repérés. Chaque œuvre a son intention, son sens. L’idée du frontal, je ne sais pas comment la comprendre. J’ai l’impression que sur ces questions de normes on est souvent renvoyé à une binarité. L’idée, issue des années soixante-dix que nos corps, nos désirs sont opprimés par la société, qu’il faudrait libérer le désir, abattre une oppression et qu’alors seulement le désir pourrait s’exprimer librement. Si je dis que la sexualité est culturelle, c’est pour détruire cette idée essentialiste-là.

C’est beaucoup plus s’intéresser aux pratiques. C’est toujours une dynamique, il n’y a pas d’oppression, il y a une liberté de la norme, des cultures sexuelles, plus ou moins libres et diverses. La représentation participe de cette dynamique.
Ce qui est certain c’est qu’on a essayé de diversifier les médias : du livre, de l’image, de la performance, de l’installation vidéo… On a essayé d’équilibrer pour laisser une partie réflexive.

Pour moi ce qui est important aussi, c’est qu’il y a beaucoup d’œuvres qui sont très peu vues en France. On a établi des sélections de courts-métrages, des panoramas et je trouve que ce sont des réalisateurs et réalisatrices qui travaillent vraiment le post porn, à cette frontière poreuse entre une démarche artistique et explicite sexuellement. On a essayé de montrer cette diversité-là.

Une diversité complète de toute les sexualités et de toutes ses représentations ?
D’être exhaustif ? Non ! On assume que ça ne peut pas être exhaustif. Nous, c’est à dire Marianne Chargois et moi-même, on a essayé de maintenir des équilibres, dans la limite d’un budget. On a établi la programmation à deux. Il y a des festivals comme La fête du Slip à Lausanne qui s’axent plus sur les nouvelles pornographies. Nous, on a peut-être eu un regard un peu plus queer et plus arty.

Je crois que l’idée aussi c’est que le pornographique n’a pas qu’une visée excitatoire. La pornographie ne s’adresserait qu’au corps donc artistiquement ce ne serait pas valide, c’est faux et la danse le prouve bien. Il peut y avoir une expressivité par le corps et pour le corps ! La pornographie peut-être une construction très diverse, très complexe d’imaginaires avec des lignes de contradiction. Il y a des réalisatrices et des réalisateurs qui peuvent utiliser l’image explicite sexuellement à visée uniquement exitatoire mais il y a des artistes qui peuvent parler de tout autre chose. Ca ne se résume pas à une seule fonction.

Quand je dis ça, ce n’est pas pour reléguer cette fonction. Un média qui engage nos corps et qui arrive à impliquer des réactions physiques, on ne peut pas considérer que c’est nul et non avenu. Derrière la relégation, il y a le fait que parfois se cache le moralisme, mais aussi une non-représentation du corps. Virginie Despentes le dit très bien dans King-Kong théorie**, ce qui choque dans le porno c’est qu’il est normatif, phallocratique mais c’est aussi que c’est un media qui frappe aux corps et qui ne passe par la conscience, comme la danse. C’est ça qui le rend dérangeant.

Etrangement, ce sont souvent les mêmes personnes qui sont dérangées par l’explicite du porno et la non implication du corps dans la danse…
Il y a une convergence entre les préoccupation de la danse et les préoccupation des représentations du sexuel, au niveau des thématiques, de l’endroit politique du corps. La danse a elle aussi été obligée de conquérir sa légitimité et inventer un discours. Considérer que, passant par le corps, on pouvait créer avec le spectateur des processus de représentations autres que ceux dont on avait l’habitude. La recherche de la danse n’est pas uniquement esthétique, elle passe par autre chose. Il y a une représentation de l’image. La danse a aussi cherché des modes de représentations très empathiques, très émotionnels mais aussi des équilibres de rythmes et d’images. Le post porn peut aussi conquérir le droit à être totalement désérotisé, avec une déconstruction des normes mais aussi de la représentation. Pour l’amener ailleurs, pour voir les choses de façon très distanciée ou très froide.

A priori, Explicit devrait aussi attirer un public qui ne fréquente assidûment pas les salles de spectacles.
C’est ce que j’espère. Qu’on puisse toucher un public habitué aux centres contemporains et aussi toucher un autre public. En mettant en place des partenariats avec des médias variés, on essaie d’ouvrir d’autres portes d’entrées. Et il y a aussi une adresse aux artistes : une invitation à aller voir ailleurs. Maintenant qu’on a pris ces différentes portes d’entrée, on va se demander qu’est ce qu’on fait ensemble. Explicit, ce n’est pas un musée, ce n’est pas que montrer l’existant, c’est stimuler ce qui n’existe pas.

Propos recueillis par Bruno Paternot

* Judith Butler, philosophe américaine qui met en question notamment les représentations de la sexualité, du genre, du sexe… Son ouvrage Gender Trouble a eu un retentissement international et mit près de dix ans à être traduit en français.
** Essai publié en 2006 chez Grasset.

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Visuels : « Nou » de Matthieu Hocquemiller, cie A contre poil du sens © Alexis Lautier / « Auto-porn box » de Matthieu Hocquemiller, cie A contre poil du sens © Eric Merour

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