TIAGO RODRIGUES ET DENIS MARLEAU : DEUX INVITES DE CHOIX AU PRINTEMPS DES COMEDIENS

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Tiago Rodrigues et Denis Marleau au Printemps des Comédiens, Montpellier.

Le Printemps des comédiens 2015 s’achève vite (par rapport aux années fastes, le festival est écourté de deux semaines) mais en beauté : deux projets exigeants, envoûtants et bouleversants ferment les portes du Domaine d’O. Du portugais Tiago Rodrigues au québécois Denis Marleau, les pointures internationales offrent au festival montpellierain la nouvelle place de plaque tournante de la création contemporaine du sud de la France. En effet, après Castellucci, de Proost et Platel, voici deux façons radicalement opposées mais parfaitement réussies de faire du théâtre un art accueillant d’autres formes, entre le conte et l’opéra.

By heart :
Décorer. Quand on apprend un texte par cœur, en portugais l’on peut dire « décorer ». Pendant une heure, Tiago Rodrigues fait apprendre au public ici présent un sonnet de Shakespeare. On sort du spectacle remplis, on a les parois intérieures du corps décorées des mots, des idées et des sentiments que diffuse l’auteur/acteur/metteur en scène pendant une belle heure. Et il en envoie, du sentiment. On passe du rire aux larmes en se demandant comment il va retomber sur ses pattes pour passer de Truffaut à sa grand-mère en faisant une halte chez Pasternak. Bien sur qu’il retombe sur ses pattes, car c’est un félin, qui se faufile dans une dramaturgie coruscante mais sans tape-à-l’oeil. Si l’écriture est intelligente, elle n’est pas maline, car Tiago Rodrigues est bien plus un ange qu’un diablotin. Il nous met face à nous-même, mais sans nous juger, en nous aidant à apprendre par cœur les mots du barde anglais, un vers après l’autre. Si le texte interroge la mémoire, il pose aussi des questions beaucoup plus larges sur le politique, le souvenir, l’engagement, le collectif. Et c’est beau. Beau à s’en souvenir pour la vie, car on l’a dans le cœur, ce petit spectacle de rien du tout (dix chaises, un acteur et basta!) qui sonne juste et qui tape fort, très fort.

L’autre hiver :
L’équipe très nombreuse de L’autre hiver frappe aussi très fort, mais très dur. Autant on vole dans les nuages en sortant de By heart, autant Denis Marleau et son équipe nous plongent directement dans les enfers. Sur les rives d’un hypothétique Achéron, un personnage étrange parle sans cesse d’un ami disparu. La rengaine du manque glace, aussi bien par le livret de Normand Chaurette -qui déçoit un peu parce que trop gouleyant là où on attendrait de l’ascèse- que par la sublime musique de Dominique Pauwels. Tout en étant radicalement contemporaine, il réussit à composer un opéra solide et propre, peu dissonant mais brûlant d’effroi. La musique est pleine de trouble sans être uniquement déconcertante, elle déplace l’écoute ailleurs, elle force la concentration.

Deux chanteuses d’une qualité vocale ahurissante, d’une précision impeccable et au jeu théâtral parfait, interpréteront les deux rôles principaux -l’homme qui attend et l’homme disparu- et seront accompagnées par deux chœurs : un d’adultes et un d’enfants. Ces chœurs sont enregistrés et filmés au préalable et les visages sont rediffusés sur des têtes de mannequins blancs perruqués et habillés. Quand les vidéo-projecteurs s’allument, le chœur prend non-vie. L’effet, qu’on a pu déjà voir chez Marleau (que ce soit sur des masques ou sur des vrais visages) fait mouche à chaque fois. Dans le vieux parc solitaire et glacé, vingts fiancées de Chucky ont tout à l’heure passé. Ces figures parlent ou chantent dans les récitatifs avec un accent le plus atténué possible mais qui donne une couleur vivante à la langue. Evidemment, toute cette horreur se finit mal, comment pourrait-il en être autrement, dans les opéras, le sort en est jeté dès la première note.

Les spectateurs montpellierains auront pu faire le lien avec une esthétique bien connue, celle de Jacques Bioulès qui a longtemps dirigé un théâtre en centre-ville : une place immense laissé à l’inconscient, des corps en tension, une rythmique et une précision au cordeau, la scène est pensée non comme un terrain de jeu mais comme un dessin plastique.

Bruno Paternot

*Tiago Rodrigues sera également présent à Avignon avec « Antonio e Cleopatra ».

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By Heart :
Concept et interprétation : Tiago Rodrigues
Texte : Tiago Rodrigues
Avec extraits et citations de Ray Bradbury, Joseph Brodsky, William Shakespeare, Georges Steiner

L’autre hiver
Musique et installation sonore : Dominique Pauwels
Livret : Normand Chaurette
Mise en scène, scénographie, vidéo : Denis Marleau et Stéphanie Jasmin
https://vimeo.com/lodmusictheatre/review/130076846/854b935a0e

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