L’AFFAIRE BURRI-RAUSCHENBERG : CE QUE LE GUGGENHEIM NE REVELERA PAS EN OCTOBRE

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Correspondance à Rome.
L’affaire Burri-Rauschenberg: ce que le Guggenheim ne révèlera pas en Octobrepar Raja El Fani.

Grande conférence vendredi dernier à l’occasion du Centenaire d’Alberto Burri à Città di Castello, la ville natale du grand artiste italien d’après-guerre. Le nouveau président de la Fondation Burri, Bruno Corà, a organisé neuf tables rondes de 66 artistes, curateurs et directeurs de musées, pour débattre des principales problématiques de l’art dans des entrepôts qui servaient à sécher le tabac où sont maintenant disposées les œuvres de Burri. L’initiative, doublée d’une exposition dans les salles du Palazzo Vitelli à Sant’Egidio, a créé l’évènement dans cette petite ville en Ombrie qui pendant trois jours a pris des allures de festival avec concerts en plein air et illuminations. Le maire de Città di Castello a par la suite publiquement annoncé que l’initiative sera certainement renouvelée.

Les organisateurs n’ont pas lésiné sur les moyens: accueil, transport, interprètes, enregistrements, à se demander combien a coûté le projet. À ce jour, aucune communication sur le financement d’un tel projet.

Autre bévue: les artistes les plus connus Kounellis, Pistoletto, Castellani attendus au «Rendez-Vous des Amis», se sont désistés sans préavis créant la polémique. Kounellis et Castellani étaient inscrits à la table ronde sur l’étique animée par Jean De Loisy, président du Palais de Tokyo, et Pistoletto à la table sur le contexte social. Leur absence a été soulignée par les autres invités au cours des débats, mais la Fondation Burri n’a pas voulu commenter. Il n’y a plus qu’à attendre le compte-rendu officiel de la conférence qui sera publié dans une semaine. L’incident n’est certes pas à reprocher aux trois artistes – des stars aujourd’hui internationalement sollicitées – mais aux organisateurs qui n’ont pas voulu renoncer à l’attraction médiatique.

Le Centenaire de Burri est en fait un long processus d’institutionnalisation où se mêlent divers intérêts, politiques et commerciaux surtout. Pour Corà, c’est une occasion de recueillir quelques réflexions sur l’art (et peut-être de s’en inspirer), de découvrir l’œuvre de Burri tout en assistant à des débats qui font office ici de performances. Cette belle initiative ne résout cependant pas le problème de l’héritage artistique de Burri qui est encore sujet de discussions notamment à cause d’une vieille controverse à propos de Burri et l’artiste américain Rauschenberg. La grande rétrospective prévue au Guggenheim de New York en Octobre 2015 ne reviendra d’ailleurs pas sur la question, signe que l’Amérique n’est pas prête à revoir sa suprématie commerciale sur les artistes européens.

Cette ligne culturelle est cause de nombreuses incohérences théoriques. Emily Braun la curatrice de l’exposition Burri au Guggenheim va jusqu’à réfuter que Burri puisse être défini comme artiste informel. Ça se discute, mais en faisant de Burri, je cite, une «exception» et un cas isolé, le Guggenheim et les institutions américaines n’espèrent-elles pas contenir l’importance de Burri et laisser le marché libre de spéculer sur les artistes américains qui s’en sont inspiré?

Si l’influence de Burri est évidente chez Kounellis par exemple – et même déclarée – le rapport de Burri avec ses successeurs italiens et internationaux n’est pas encore établi, ce qui ralentit la hausse du prix de ses oeuvres sur le marché.

La reconnaissance au niveau international de Burri passe nécessairement par les Etats-Unis et est certes un grand moment pour l’art italien, mais de cette façon les Etats-Unis s’octroient les droits commerciaux et la distribution de l’art européen. L’exposition de Burri au Guggenheim est en fait un lancement contrôlé, sans effets secondaires sur l’art américain.

Voici ce qu’en pense le critique d’art Maurizio Calvesi qui a longtemps été président de la Fondation Burri, assis au milieu de sa belle collection d’art, qui va de Burri à Schifano à Twombly, dans son appartement à Rome derrière le Palais Farnese. À 88 ans, il s’apprête à publier un essai publié par sa propre maison d’édition, CAM, gérée par sa femme, «Duchamp Invisible».

Interview du critique Maurizio Calvesi

Inferno : Que pensez-vous de la conception d’Emily Braun de l’exposition Burri au Guggenheim cet automne ?
Maurizio Calvesi : Je connais Emily Braun, elle m’a contacté il y a quatre ans quand le projet était aux prémices.

Êtes-vous encore en contact ?
Non, plus depuis que je ne suis plus président de la Fondation Burri. Je fais toujours partie de la commission scientifique de la fondation. Vous savez, je m’occupe de Burri depuis 1957, comme Boccioni, je n’en peux plus! Les questions bureaucratiques m’ont épuisé, puis mes problèmes de santé sont venus s’ajouter aux conflits avec Tiziano Sarteanesi (qui publiera le Catalogue Général sur Burri), alors je me suis éloigné.

Ça vous ennuie de parler de Burri ?
Non au contraire, Burri est un grand artiste. C’était un personnage, un personnage étrange, il était renfermé, acariâtre, il avait mauvais caractère: vous savez, il venait d’un village de campagne. Avec ses amis par contre il s’amusait beaucoup, avec eux il riait, il jouait aux cartes, il buvait. Avec Brandi, qui était très courtois, Burri était plus aimable. Brandi avait une écriture raffinée et suivait Burri partout, il est maintenant considéré le plus grand spécialiste de Burri mais Crispolti et moi étions les premiers à écrire sur Burri.

C’était difficile d’approcher Burri ?
Non, pas du tout. Seulement vers la fin de sa vie, il parlait avec un respirateur, il est mort d’un cancer aux poumons à cause de toutes ces matières toxiques qu’il respirait dans son atelier, en quelque sorte son travail a été un suicide. Burri aurait pu vivre longtemps, il avait une santé de fer.

Reconnaissez-vous Burri tel qu’il est présenté par les Américains ?
L’Amérique a toujours détesté Burri. Un peu à cause de moi: j’ai écrit dès les années 1950 que Rauschenberg dérivait de Burri. Puis petit à petit l’idée s’est répandue, même si par la suite Rauschenberg a dévié vers autre chose et a conduit l’art à ce qu’il est aujourd’hui, un mélange de tout. Burri lui a gardé le sens des formes et de la composition classique, la géométrie. Aujourd’hui c’est évident que Burri est nettement un plus grand artiste que Rauschenberg. Mais à l’époque, le galeriste Leo Castelli ne voulait pas que les Américains pensent qu’il défendait l’art italien, alors il n’a pas défendu Burri. Puis les choses ont changé quand l’ex-femme de Castelli, Ileana Sonnabend, est morte, et dans les années 1990 les chercheurs ont commencé à reconnaître certaines influences de Burri sur Rauschenberg, ce qui a un peu mitigé les prises de position des marchands.

Emily Braun a déclaré à la conférence de presse à Milan que Burri ne pouvait pas être considéré comme artiste informel. Qu’en pensez-vous ?
C’est une idiotie, c’est une vieille histoire soutenue par le critique Renato Barilli.

Cela peut-il changer quelque chose d’éloigner Burri de l’Art Informel ?
Je ne crois pas, Burri est Burri, on n’a pas besoin qu’il soit défini comme Informel pour prouver son importance. Même Rauschenberg a fini par admettre qu’il avait été influencé par Burri. Twombly qui est resté vivre entre Rome et Gaeta jusqu’à la fin de sa vie, lui est resté informel.

Quelle est la cause de tant de non-dits vis à vis de l’art italien ?
Je crois que ça remonte à la dispute de Schifano et Ileana Sonnabend. À l’époque tout le monde était sous le charme de Schifano, c’était l’Alain Delon italien, même Rauschenberg s’en était épris. En 1963, Ileana Sonnabend offrit un contrat à Schifano, considéré comme le meilleur artiste à Rome. À l’époque il faisait des monochromes et Ileana Sonnabend l’assuma et l’envoya en Amérique à condition de ne pas changer de style et de ne vendre ses œuvres qu’à sa galerie. Et bien sûr, Schifano, qui était voyou, ne respecta pas les termes du contrat. Furieuse, Ileana Sonnabend alla jusqu’à le décrédibiliser dans le milieu. Schifano repartit encore une fois aux Etats-Unis tenter sa chance tout seul mais revint sans avoir rien pu vendre. Leur dispute a été fatale pour tout l’art italien qui était déjà terriblement sous-estimé.

Tout ça nous éloigne beaucoup de Burri.
Pas vraiment, parce que c’est à cette époque que commençe à se répandre l’idée que les sacs de Burri étaient à l’origine des Rauschenberg. Mais essayez d’imaginer : Rauschenberg était le Leonard de Vinci des Américains, ils ne pouvaient tout simplement pas admettre que leur vache sacrée dérivait de Burri, un peintre selon eux provincial ! Le problème c’est que Burri, qui savait très bien gérer son marché, avait déjà atteint une cote importante en Europe…

Que pensait Burri de Rauschenberg ?
Burri était assez agressif et intolérant, il disait les pires choses sur Rauschenberg, il disait qu’il l’avait copié, ce qui est un peu vrai. Il a vécu le succès de Rauschenberg comme une trahison.

Rauschenberg était devenu son pire ennemi ?
Burri avait deux obsessions: son équipe de foot (le Perugia) et Rauschenberg. Il ne parlait que de ça.

Rauschenberg n’a jamais répondu à cette polémique ?
Dans une interview du critique Achille Bonito Oliva, Rauschenberg a déclaré que Burri et lui se sont rencontrés quand Burri est venu aux Etats-Unis et qu’ils se sont échangé une oeuvre. Burri nia complètement cette histoire et accusa Rauschenberg d’avoir tout inventé, et l’affaire s’aggrava encore plus !

Qu’est-ce qui a décidé le Guggenheim à organiser une grande exposition de Burri cette année ?
Peut-être que le Baron Giorgio Franchetti, dont la sœur épousa Cy Twombly, a réussi à faire jouer ses connaissances en Amérique pour convaincre les institutions américaines de faire cette exposition. J’étais fou de joie quand les Américains me l’ont annoncé, même si Emily Braun a tout de suite précisé qu’elle aurait fait l’exposition toute seule.

Vous ne craignez pas que les Américains déforment la vérité ?
La curatrice Emily Braun est une spécialiste de l’art italien, elle a écrit sur le Futurisme. Je pense que l’exposition de Burri sera une bonne exposition, au-delà des thèses qu’elle avancera. Ce que je peux vous dire, d’après les œuvres qu’elle a choisies pour le Guggenheim, c’est que l’exposition insistera beaucoup sur Burri en tant que peintre, sans doute pour créer une distance avec Rauschenberg qui ne vient pas de la peinture.

Quels sont les successeurs de Burri selon vous ?
Burri, au contraire de Fontana à Milan qui était ouvert et très aimé, a eu beaucoup d’ennemis. En plus, le marché de l’art n’existe pas à Rome. Les Romains sont terribles, ils sont désintéressés. Certes, ils ont fait un grand cinéma qui a été reconnu, mais la peinture est plus difficile à comprendre : comprendre Burri ce n’est pas comme regarder un film de Fellini. Mais Burri a des successeurs partout dans le monde dès lors que la peinture est remplacée par des objets ou des matières. Le polymatérisme est né avec le Futurisme et les compositions de Boccioni (un génie non reconnu par les Français) puis avec le Cubisme et Picasso. Le filon italien continue avec Prampolini qui a transmis le message à Burri.

Burri a reconnu Prampolini comme son prédécesseur ?
Bien sûr que non. Prampolini invita Burri à la galerie Art Club mais Burri ne s’y est pas plu.

Quel est l’anneau de conjonction entre le matérisme de Burri et l’Arte Povera ?
L’Arte Povera est née à Rome: à un moment donné, Pascali se distingue de la peinture très Pop des Romains et commence à utiliser des matières. C’est là qu’émerge quelque chose, une certaine continuité avec Burri. Kounellis introduit ensuite le feu et l’eau dans la fameuse exposition de Sargentini (Fuoco Immagine Acqua Terra, 1967). Et Pistoletto, qui était malin, venait souvent à Rome, il avait compris qu’il se passait des choses à Rome et profita du refus du galeriste Plinio De Martiis des Canons de Pascali pour convaincre Pascali à venir les exposer chez le galeriste turinois Sperone. C’est comme ça que s’est exporté le filon au nord de l’Italie.

Propos recueillis par Raja El Fani

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Visuels : Table ronde, conférence Au Rendez-Vous des Amis, fondation Burri, Città di Castello / Photos REF

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