ENTRETIEN : CHRISTOPHE MANON, LA RECTION GENERALISEE DE LA LANGUE

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ENTRETIEN : Christophe Manon.

« Je suis le corps d’un soldat mort. Je suis une blatte violée et violée par les cancrelats sur la paille d’une étable. J’ai vingt ans comme toutes les créatures violées. La gueule de la nuit bée au-dessus des champs. Dans le ciel des nuages harcèlent les étoiles et la lune se cache derrière la cime des arbres. Entre eux, des taches noires insondables »

Inferno : La notion de chant qui traverse L’éternité et Fiat lux est-elle liée à une forme de sacralité ?

Christophe Manon : Non, certainement pas ! Même si les titres peuvent faire penser à cela. Pour moi, la notion de chant est plutôt liée à celle de lyrisme, de poésie tout simplement. C’est-à-dire que j’y vois un moyen de m’adresser à mes semblables, de tenter de leur communiquer quelque chose, une sensation ou une émotion par exemple. C’est une question de partage. Je suis convaincu que le lecteur ou l’auditeur, lorsqu’il s’agit d’une lecture publique, peut ressentir quelque chose de ce que j’exprime. C’est cela que j’appelle le « lyrisme », puisque je n’ai pas trouvé d’autre mot. Le lyrisme, c’est tout simplement un sujet qui s’adresse à d’autres sujets. Pour moi, son modèle achevé, c’est la Ballade des pendus de Villon : « Frères humains qui après nous vivez… ». C’est adressé à travers le temps : « après nous », mais s’est aussi adressé à l’espèce, aux « frères humains » justement.

Le lyrisme, ce n’est pas, comme on l’entend souvent, une posture plus ou moins romantique de complaisance par rapport à une prétendue douleur. Si l’on veut parler d’une expérience quelconque, d’une sensation, d’une émotion, elle ne doit pas être seulement personnelle, mais elle doit pouvoir être ressentie par n’importe qui. Si elle n’est pas partageable, ce n’est qu’un individu qui se parle à lui-même, qui ne s’adresse pas à l’autre, et du coup il n’y a pas de public possible. Ce n’est en ce cas qu’une sorte d’idiolecte. Or, à mes yeux, l’expérience littéraire cherche à établir une certaine relation entre les êtres. C’est une tentative plus ou moins consciente pour sortir de la clôture de l’être, de l’enfermement. C’est pourquoi j’aime beaucoup faire des lectures. C’est un moyen assez immédiat de partager. Lorsque je fais une lecture, je veux rester en deçà du texte. Il en dit bien assez par lui-même, il n’y a pas besoin de l’interpréter. Je veux que ma voix soit enveloppante, qu’elle soit comme une nappe sonore sous-jacente. Je voudrais rassurer, faire ressentir de la tendresse, de la douceur, même si j’emploie parfois des images brutales, voire douloureuses. C’est justement ce contraste qui m’intéresse. Lorsque je lis, j’ai envie de caresser le public de façon délicate et pour ainsi dire amoureuse. C’est presque un chuchotement, une sorte d’infralecture ou d’infraperformance. Je ne veux pas ajouter du brutal au brutal, ni du bruit au bruit. Il y en a déjà assez comme cela dans notre environnement. Je pense toujours à cette phrase de Paul Celan qui dit que la poésie c’est comme une poignée de main.

Inferno : L’Algèbre de la tragédie de Mehdi Belhaj Kacem dialogue et entretient un lien avec l’éternité. Est-ce ce même regard serré, opiniâtre, sur la négativité, la nuit à l’œuvre dans notre espèce qui est le point de convergence de vos deux livres ?

Christophe Manon : Oui, très certainement. Mais comme Mehdi, je ne suis pas très sensible au nihilisme. Je veux essayer de faire voir une certaine lumière au fond des choses, même les plus sombres, les plus terribles. L’éternité et Fiat lux, que j’ai écrits en même temps, ont pour « thème » essentiel la guerre et la violence. Cela m’obsédait beaucoup à l’époque. Je pense qu’il est nécessaire de regarder en face la destruction, la haine, le négatif. On ne peut pas les perdre de vue. On ne peut pas ignorer que le pire existe, qu’il fait continuellement partie de notre horizon, de notre quotidien. Mais, dans l’écriture, ce qui importe c’est la nuance : l’homme n’est ni bon ni mauvais. Nous sommes des êtres complexes, pleins de contradiction, d’amour et de haine, de brutalité et de douceur. C’est cela que je m’efforce de peindre : les aspirations, les ennuis, les peurs, les défaillances, la beauté, la faiblesse, les angoisses, les espoirs, la bassesse et la grandeur de l’homme, du cœur humain en conflit avec lui-même ou avec ses semblables. Cela dit, je crois en l’espèce humaine et j’espère toujours que nous allons nous sortir du pire. Sinon, autant se suicider. Quelle que soit l’expérience que j’explore dans mes textes, je m’efforce de faire surgir à la fin une petite pointe lumineuse, comme une petite lumière au bout d’un long tunnel.

Inferno : Dans Qui vive, parmi les « 13 slogans pour un avenir meilleur », vous écrivez : « Nous sommes résolus sans optimisme. Nous ne capitulerons pas. » Quelle est donc cette pointe lumineuse ?

Christophe Manon : L’esprit humain, peut-être. La pensée, probablement. Lorsque j’étais ado, j’avais affiché dans ma chambre ce papillon surréaliste qui cite Hegel : « On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de l’esprit. » Dans mon cas, c’est la littérature qui m’a sauvé. Elle a été pour moi une force d’émancipation. Mais pour revenir à Qui vive, je l’ai écrit à un moment compliqué de mon histoire personnelle où j’avais l’impression de fréquenter de petits tortionnaires en puissance parmi certains de mes camarades. Je me suis beaucoup intéressé à l’histoire de la révolution russe avec cette question en arrière-plan : comment un idéal politique émancipateur se transforme-t-il en prison ou en bain de sang ? Comment, au nom d’un idéal ou d’un avenir meilleur, des gens sont collés contre un mur et fusillés ? Après certains textes que j’avais écrits, certaines formes d’engagement dans lesquels j’étais plus ou moins impliqué, c’était des questions que je devais me poser.

Inferno : Pourquoi est-ce dans des conditions notoirement martyrologiques que des voix s’élèvent au-delà de la barbarie et tendent au sublime ?

Christophe Manon : Je ne sais pas. Je ne sais pas si cela se passe ainsi. Il y a certes de grands exemples comme Artaud ou Hölderlin. Mais il faut se méfier de cette idée. On ne peut pas vouloir être martyre, cela ne se décide pas. Cela ne peut pas être un but dans la vie. On ne se dit pas un jour : « Tiens, je veux être poète maudit et souffrir. » Il n’est pas question d’adopter une posture christique volontairement. Et puis le sublime, je ne sais pas trop non plus ce que c’est. Mais il est probable que de dire certaines choses, voir, penser et être d’une certaine façon la voix du monde peut être réprimé par une forme d’idéologie. Je crois que l’écriture doit servir à parler non pas pour, ce serait encore les dominer, mais avec ceux qui n’ont pas de voix, qui n’écrivent pas, ne parlent pas, ne peuvent pas dire, les sans nom. L’écriture porte la voix de ceux qui sont exclus, des marginaux, des perdants. Je veux parler d’êtres humains naturellement, mais aussi des créatures en général, des animaux, des plantes, des pierres, des morts. Il est probable que ce soit difficile à porter dans certains cas ou selon certaines situations.

Inferno : Pourquoi la poésie aujourd’hui se trouve-t-elle coupée du public ?

Christophe Manon : Sans doute à cause d’un certain nombre de raisons difficiles à démêler. Peut-être d’abord est-ce un problème formel ? Dans d’autres pays, en Amérique latine, en Russie par exemple, la poésie est mieux reçue car il me semble qu’elle se préoccupe plus du public, même si elle n’ignore pas forcément les enjeux formels. Mais surtout, j’ai l’impression que nous, les poètes, nous nous sommes coupés de nous-mêmes. Peut-être que la question de l’universel a été un peu perdue de vue, voire volontairement négligée, et que restent en suspens ces questions : à qui parle-t-on et même de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on peut écrire des choses qui touchent, est-ce que c’est possible en poésie, est-ce que c’est autorisé ? Cela dit, ce n’est pas si mal si la poésie reste en marge du système, du capital. Il faut qu’on lutte pour trouver du public, faire des actions, imaginer des formes nouvelles, trouver des lieux où se réunir, mais pas seulement entre-nous. Cela nous force à innover, à être plus inventifs. Le fait que ce soit une voix marginale nous laisse la possibilité d’être libres, d’écrire ce que l’on veut et d’avoir une parole un peu différente de celle que propose l’environnement idéologique général.

Inferno : Ce mot de poésie, peut-on l’employer à propos de tout ?

Christophe Manon : La langue courante peut dire par exemple qu’un coucher de soleil est poétique. À ce compte-là, tout peut être poétique, mais ça ne veut pas dire grand-chose. C’est une façon très pratique de noyer le poisson. La poésie, plus le temps passe et moins je sais ce que c’est. Je dirais simplement pour faire vite que c’est probablement une forme expérimentale et marginale qui travaille sur la langue et pose la question de l’adresse. La poésie est toujours considérée comme une quantité négligeable, même dans les milieux littéraires au fond. Lorsqu’on te présente comme poète, on a immanquablement l’impression qu’on te colle une maladie honteuse. Je pense que c’est très pratique de classer les gens dans la poésie parce qu’au moins là, ils ne font pas de bruit. C’est comme si on ne les entendait plus. Ils ne risquent pas de déranger. Il est significatif par exemple que la critique, en règle générale, ne s’intéresse pas du tout à la poésie. C’est pour ainsi dire le point aveugle de l’espace littéraire. C’est parce que, dans tous les sens de l’expression, on ne dit rien qui vaille. Mais peut-être qu’au fond la plupart des poètes méprisent aussi les prosateurs et que nous n’avons que ce que nous méritons.

Inferno : Existe-t-il un assujettissement à la langue ?

Christophe Manon : La langue t’impose des choses. Barthes écrit quelque part que la langue est « une rection généralisée », qu’elle est fasciste. Le français, c’est la langue de ceux qui possèdent, l’histoire l’a prouvé et le prouve encore. La langue, c’est une affaire de classe, ça ne fait aucun doute. La littérature doit briser ces assujettissements, trouver des espaces de liberté dans la langue ou du moins tenter d’en trouver. C’est en quelque sorte une expérience émancipatrice dans la mesure où cela relève de la pensée. Je viens d’un milieu populaire et très jeune j’ai été conscient que la langue est un outil de pouvoir. Je me suis dit, très tôt, que je devais maîtriser cet outil, d’abord pour conquérir des espaces de liberté. Sans la langue, j’aurais été perdu. Ça a été une lutte pour moi de l’acquérir. Je me suis dit que je devais savoir me servir de l’outil du pouvoir et que j’en ferai ensuite l’usage que je veux. Au début, je me suis beaucoup amusé à maltraiter la langue, à la brutaliser. À présent, je me suis un peu calmé, mais je continue à la brusquer un peu, à la pousser dans ses limites, mais plus subtilement peut-être, avec plus de respect. Je la traite avec un mélange de sauvagerie et de douceur, amoureusement. Peut-être aussi que mon intention est un peu différente, mais je continue d’enfoncer le clou.

Propos recueillis par Quentin Margne

Notes : De Christophe Manon sortira le 20 août en librairies, un roman intitulé « Extrêmes et Lumineux » publié aux éditions Verdier.

Photo © Sylvain Maestraggi

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