DE L’ART CONCEPTUEL CONSIDERE COMME UNE AFFAIRE DE FAMILLE : ENTRETIEN AVEC LAURE PROUVOST

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ENTRETIEN avec Laure Prouvost

De l’art post-conceptuel considéré comme une affaire de famille

En cette soirée de vernissage dans les jardins du Château de Rochechouart, Laure Prouvost donne le sein à Isidor, son deuxième enfant d’à peine un mois. De l’obtention surprise du Turner Prize en 2013 jusqu’à cette première exposition monographique dans l’hexagone, elle évoque aussi bien son éducation artistique à Londres, son rapport au langage, à l’adolescence ou à la France. Mais surtout ses recherches inlassables pour retrouver son grand-père, un artiste conceptuel égaré dans un tunnel, quelque part entre l’Angleterre et l’Afrique du Nord…

Inferno : Impossible de commencer une interview avec vous sans évoquer le Turner Prize que vous avez remporté en 2013. Même si vous étiez à Londres depuis 1999 et que vous y aviez déjà montré pas mal de vidéos, personne ne s’attendait à ce que vous devanciez Lynette Yiadom-Boakye’, Paul Shrigley et surtout Tino Sehgal.
On sait ce que vous a rapporté ce prix – 20000 livres sterling et une notoriété immédiate – mais que vous a-t-il coûté – je pense notamment à la nécessaire intensification de votre rythme de production afin de répondre aux multiples sollicitations ?

Laure Prouvost : J’exposais déjà pas mal en Angleterre depuis deux ou trois ans avant le Turner Prize, mais l’intérêt pour mon travail depuis, c’est vrai, s’est globalisé. En France, j’ai même été invitée à prendre un repas avec la Reine d’Angleterre, et on m’a proposé d’être faite Chevalier des arts et des lettres! Mais avant d’accepter, je voudrais qu’on me donne un cheval : je ne veux pas être un chevalier sans cheval !
En ce qui concerne les questions de production, je n’ai toujours qu’un seul assistant, ça reste du home made. J’ai besoin d’avoir les mains sur l’objet. Je ne délègue que pour la production. Par exemple, pour la tapisserie que je montre ici, j’ai fait le dessin et c’est ma grand-mère qui l’a réalisée.

Vous aviez obtenu ce Turner Prize pour l’installation vidéo intitulée Wantee (2012), qui elle-même fait partie d’un cycle en cours documentant l’histoire de votre grand-père, un artiste conceptuel. Jadis ami avec l’artiste allemand Kurt Schwitters, il a construit un tunnel pour relier sa maison à l’Afrique, tunnel d’où, après s’y être engouffré, il n’ est pas encore ressorti… Wantee se présente donc comme la visite guidée d’une maison d’artiste (celle de votre grand-père) sous la forme d’un gigantesque collage visuel qui mélange avant-gardisme et bricolage, art conceptuel et artisanat, humour et sensualité.
Avec cette oeuvre-somme, votre intention était-elle de démystifier l’oeuvre d’art totale (gesamkunstwerke, en allemand) dont Kurt Schwitters a été l’un des hérauts avec ses Merzbau ?

Il s’agissait surtout de démystifier la figure de l’artiste comme «Master». Mais, pour moi, plus simplement, travailler dans l’art est une recherche perpétuelle. Et, avant tout, une façon de regarder la vie.

A Londres, vous avez successivement fréquenté deux des plus prestigieuses écoles d’art londoniennes, St Martins (1999-2002), puis Goldsmiths (2007-2010). Qu’y avez-vous appris ?

A St Martins, j’avais l’impression de ne rien apprendre, c’était très désorganisé. Mais j’ai eu de très bons professeurs, John Smith notamment. Il n’y avait pas de cours, juste des discussions. C’était très libre. C’est là que j’ai su ce que je voulais vraiment faire.
J’ai fait Goldsmiths beaucoup plus tard. Mais «East International», une exposition collective m’a lancée juste après mes débuts là-bas. Après, les choses se sont enchainées très vite : je suis entrée dans la galerie MOT INTERNATIONAL, puis la Tate Britain m’a contactée, si bien que je n’ai pas fini Goldsmiths, ni même obtenu mon diplôme !

En 2014, pour This is the visit, votre première exposition chez Nathalie Obadia, votre galerie française, vous donniez à voir la maquette d’un Visit Center que vous souhaitiez édifier en l’honneur de votre grand-père et pour lequel vous lanciez une campagne de récolte de fonds.
Or la Maison Musée – The Flat Time House – de John Latham, l’artiste post-conceptuel anglais qui fut professeur à St Martins, aujourd’hui menacée de fermeture, fait elle aussi appel à des dons… Quelle influence John Latham a-t-il exercé sur vous ?

John Latham n’était pas un professeur comme les autres : il avait fait manger à ses étudiants un livre de Clement Greenberg – performance devenue historique aujourd’hui ! Mais il ne m’a jamais donné cours : il avait quitté la St Martins School longtemps avant que j’y sois.
En fait, j’ai été son assistante. On faisait du thé. On en faisait sécher les sachets parce qu’il aimait bien les réutiliser. Je l’aidais dans les supermarchés, notamment au rayon lait : «Qu’est-ce qu’il y a comme laits différentes, lequel on achète?». C’est un peu mon grand-père conceptuel !
Mais ils ne s’aimaient pas trop avec mon vrai grand-père : John disait qu’il faisait n’importe quoi ! Heureusement, mon grand-père ne lui avait pas parlé de son tunnel : il fallait garder ce projet secret pour ne pas risquer des poursuites…

Vous avez commencé votre carrière avec des vidéos, puis vous en êtes venue à les «prolonger» sous forme d’installations. Comment et pourquoi s’est opérée cette extension de l’image dans l’espace ?

C’est ma grand-mère qui voulait absolument que je montre ses pots en terre : «Pourquoi n’y en a-t-il que pour ton grand-père?», me disait-elle. Je n’avais pas trop le choix!
Mais c’était aussi pour que les spectateurs deviennent acteurs, qu’ils fassent partie de l’histoire. L’objet devient une preuve que c’est vrai : vous êtes assis sur la chaise du grand-père! Et les objets veulent être des personnages, eux aussi.

Pour le Musée de Rochechouart, vous avez produit une oeuvre spécifique, The Smoking Image, que vous avez tournée très récemment in situ avec des adolescents de la région. La vidéo évoque leur vie et leurs désirs, mais vous met également en scène, d’abord enceinte, puis en train de donner le sein à votre enfant. A travers la succion et le tactile, un rapport très primaire à l’autre et à la nature est donné à voir qui n’est pas sans évoquer Swallow, la vidéo presque arcadienne que vous aviez tournée en 2013, lors d’une résidence en Italie.Pouvez-vous nous en dire plus sur cette pièce ?

The Smoking image n’est pas seulement une vidéo, mais une installation exposée dans le grenier du musée, transformé pour l’occasion en terrain vague : dans l’obscurité, il y a trois motos aux phares allumés dont l’un qui éclaire la tapisserie brodée par ma grand-mère. Et au revers de celle-ci est projetée la vidéo, avec en bande-son un morceau de rap dont les paroles défilent dans le hall d’accueil du musée, en guise de teaser.
Alors que Swallow romantisait en effet l’Italie à l’extrême, la vidéo de The Smoking Image – ma première sur l’adolescence – est plus animale. Ces adolescents disent : «On veut du pétrole, on veut du plastique, on veut Los Angeles. Autre chose que le vert et les crottes et les vaches, quoi!». Je voulais mettre en images le clash entre leur vie à la campagne et leur désir d’un mode de vie ultra-urbain.
Et, comme en miroir, je ferai une vidéo qui sera montrée en janvier à Los Angeles, sur les désirs des jeunes de là-bas qui veulent se coller aux vaches!

Dès leur titre, nombreuses sont vos pièces qui jouent avec le langage – All these things think link; Hit, heat, eat; Before, before; After, after; Farfromwords; etc. – et vous-même avez beaucoup joué des malentendus que votre manque de maîtrise de la langue anglaise et votre accent ont pu provoquer à vos débuts. En quoi votre rapport au langage est-il différent, par exemple, de celui des artistes conceptuels anglo-saxons des années 1960 ?

The Smoking Image est ma première vidéo en français, mais ça ne change pas grand-chose pour moi. A l’école déjà, j’avais toujours l’impression de ne pas bien m’exprimer en français, d’être une outsider. J’étais pas doué avec les mots, j’avais toujours l’impression de ne pas trouver les bons. Et, quand je suis arrivée en Angleterre, ç’était encore pire!
Si maintenant je travaille tellement avec les mots, c’est parce que j’ai eu besoin de les questionner, de comprendre pourquoi ils ont cette importance.
Mon rapport au langage est donc plus personnel que celui des conceptuels historiques, plus expressif, et en prise direct avec les émotions. II est un peu sale, en fait, mon art conceptuel : il sent mauvais !

Quand vous avez remporté le Turner Prize, de ce côté-ci de la Manche, comme pour s’approprier votre prix, les médias ont insisté sur votre nationalité française. Cependant, dès l’âge de treize ans vous avez quitté la France pour la Belgique où vous habitez de nouveau après quinze ans passés à Londres. Qu’est-ce que signifie être française pour vous? Vous sentez-vous dans la peau d’une artiste française? La France, est-ce encore autre chose pour vous que votre famille et vos souvenirs d’enfance ?

Je me sens française parce que j’ai grandi ici, que mes parents sont français. Mais mes grands-parents sont en Angleterre, donc je suis un peu entre les deux… Ceci dit, si on me donne un cheval et que je deviens chevalier, je me sentirai vraiment française!
Sinon, sur le plan artistique, ce sont les Anglais qui se sont d’abord intéressés à mon travail, c’est l’Angleterre qui m’a soutenue et m’a fait grandir.

N’est-ce pas un peu étonnant que pour votre première exposition monographique dans une institution publique en France, vous n’ayez pas été plutôt invitée dans le Nord, votre région natale ?

Quand j’ai obtenu le Turner Prize, il y a eu de la curiosité à mon sujet dans le Nord. J’ai été interviewée par tous les journaux locaux, mais ça n’a été suivi d’aucune proposition d’exposition. C’est Annabelle Ténèze (la directrice du Musée départemental de Rochechouart,ndlr) qui, la première, m’a proposée une exposition monographique, ici, en Haute-Vienne.
En même temps, ça fait sens pour moi de venir à Rochechouart, parce que des bruits courent que mon grand-père se serait trompé et serait sorti de son tunnel par ici… Du côté de Lille, après dix ans à creuser, ça aurait quand même été encore un peu trop proche de l’Angleterre !

Et quand votre grand-père ressortira de son tunnel pour de vrai, quels seront vos premiers mots ?

Comme il a gros ego, je lui dirai : «Papy, papy, on t’a construit un musée!». Et lui répondra : «I was lost in history».

Propos recueillis le 26 juin 2015, par Bertrand Dommergue

Laure Prouvost, «On ira loin» – Musée départemental de Rochechouart – 26 juin – 26 octobre 2015

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